« Maya »

Volume 2: « L'origine des especes »

Chapitre 23


Norton était en retard, cependant Pourna n’a pas tardé avec sa réponse – la densité d’évènements augmentait avec une vitesse menaçante.

 

« La vie est partout ! Cette phrase résonne en moi avec de l’anticipation, je veux apprendre beaucoup de choses, je veux arriver à être partout, la concurrence des désirs devient … je n’arrive pas à trouver l’épithète. En gros – beaucoup de désirs, peu de temps, mais l’anticipation n’en fait qu’augmenter, la mémoire devient coriace, chaque minute se densifie, comme en devenant plus massive, plus volumineuse. Le caractère des désirs change aussi – tu te souviens, nous avons lu ensemble un livre sur les glaciers, qui avaient rampé en Afrique du Sud en laissant derrière de longues bandes sur des rochers ? Les désirs font allusion à ces glaciers – massifs, avançant sans répit, de sorte que même les rochers ne les arrêtent point ? La vie est partout. Elle peut se révéler pas seulement là où, avec un peu d’imagination, on peut la supposer, mais aussi là où on ne s’y attendrait guère. En lisant ta lettre, je me suis rappelé un article, publié récemment, sur l’étude des plasmas poussiéreux – tu n’es pas très forte en physique, si je me souviens bien – je t’explique alors : un plasma ordinaire est « un ensemble » constitué des ions et des électrodes. Presque tout l’Univers en est composé, puisqu’il constitue la majorité des galaxies, des étoiles, du gaz interstellaire, en bref – un museau très répandu. Et le plasma poussiéreux est celui qui contient beaucoup de poussière – des particules minuscules de taille d’une ou deux dizaines de nanomètres. Il semblerait – quoi d’intéressant ? La poussière… cela ne te rappelle rien ? « Les montagnes sont de simples cailloux… l’homme est un simple morceau de viande… le plasma poussiéreux n’est que des fermions isolés, des bosons, des ions et de la poussière ». Pourtant, il s’est avéré que « le simple plasma poussiéreux » en l’absence de forte gravitation et d’autres champs – à savoir, dans les conditions du cosmos ouvert – se comporte de manière fantastique ! Cela parait de la science-fiction. Des particules de poussière se regroupent dans de tels nuages de plasma, mais comment ? Figure-toi – pas en boules, ni en granules, ni grumeaux – en spirales. Imagine – des spirales longues et tordues. Stables, capables d’interagir les unes avec les autres, capables – ce qui est absolument extraordinaire – d’évoluer, et même de créer leurs propres copies, et tout ça est possible seulement en présence du plasma, qui se présente comme une sorte de « chair et de sang ». ADN ? Des ADN de poussière dans un corps de plasma ? Il parait que c’est fou, mais… le gaz interstellaire est loin de nous, et les nuages ne sont pas tout près, ce qui ne nous empêche pas d’intégrer leurs perceptions, quoique pas aussi facilement que ça se passe entre nous et les animaux. Donc – nous allons étudier, Mingues parait s’être passionné déjà par l’idée de toucher un « museau cosmique » hypothétique, et pas que lui – l’impression générale est que l’histoire de l’humanité ne fait que commencer, il est terrible de penser que tout cela aurait pu ne pas avoir lieu, si nous n’avions pas gagné la guerre.

Et toi, au moins de temps à autre, tu suspends tous tes désirs ? Complètement tous – les suspendre et rester sans eux, tu n’as pas essayé ? Cependant, Bodh a une telle pratique, c’est curieux, il ne l’avait pas proposé pour rien, quelles découvertes peut-elle engendrer ? J’essaye, je viens de commencer – justement au moment où la concurrence des désirs est devenue inhabituellement forte, j’ai eu tout à coup envie de créer des moments du calme absolu – d’abord, la panique apparaissait, je me disais que « je perdais le temps », l’envie spasmodique de cesser le calme au plus vite et plonger de nouveau dans l’enthousiasme, l’anticipation. Ensuite, j’ai deviné qu’il ne fallait pas enlever l’enthousiasme et l’anticipation – puisque la pratique consistait en cessation de désirs et pas l’anticipation. Je décrirai plus tard ce qui se dessine ici, tu essayes ça – après de tels exercices une fermeté d’un type spécial se manifeste, au minimum, comme si des courants concentrés plus ou moins uniformément se différenciaient, certains désirs devenant plus faibles et d’autres – plus dense. Bon – je t’écrirai après, je compose maintenant les cours pour les petits ! »

 

Après avoir éteint l’écran, Tora est allée se promener sur la côte – sur la mince bande d’eau, empiétant sur le sable. Plus loin –il y avait comme des non-vagues déferlant sous l’eau. D’abord, on ne voyait que leurs dos fermes, lisses et arrondis – contournées par l’eau, elles s’élevaient en dessous de la surface, comme des rochers. Elles galopaient pour bondir brusquement de l’eau et sauter sur la plage. Elles galopaient en s’alignant en une seule rangée. Leurs mouvements étaient rapides et coordonnés, et la cohérence de leurs mouvements donnait l’impression d’une équipe bien organisée, accomplissant un manœuvre répété à la perfection. En sautant sur la plage, elles se brisaient en une multitude de petits chiots mousseux, filant bruyamment sur un nouveau terrain et se divisant sur la côte chaude, chauffée presqu’au rouge.

De nouveau la dévotion à l’égard de l’océan a apparu, comme aujourd’hui, quand elle se prélassait dans l’eau matinale – il y avait de tels poissons incroyables et des tortues, chouette, ils étaient tellement différents, de couleurs très vives. Des poissons de taille d’une demi-personne, certains scintillaient avec des couleurs diverses – la tête bleue foncée, fondant harmonieusement dans la carcasse verte, la queue chatoyant dans le jaune, orange et rouge. C’était comme des cailloux – les couleurs complètement différentes de celles des choses créées par l’homme – il était impossible de capter et décrire la différence – aussi bien qu’il était impossible de ne pas les distinguer. Extraordinaire – même la couleur de la peau d’une pierre, ou un animal, ou un poisson – la couleur même résonnait très fort avec la sensation de beauté, d’admiration et de sympathie. Les tortues géantes, de taille d’homme, et considérablement plus grandes en largeur. En voulant nager avec elles, Tora s’est approchée d’une d’elles – la tortue l’a laissée s’approcher en distance d’un bras allongé, et elles se regardaient l’une l’autre, la tortue ne partait pas, parfois elle sortait sa tête à la surface pour prendre de l’air et replonger pas très profondément. Tora craignait que cette dernière ne la morde, si elle la touchait, elle s’est approchée donc de sa patte arrière pour l’effleurer, ce qui a incité la tortue de plonger dans les profondeurs. Ses pattes étaient tellement AGREABLES. Puis elle en a rattrapée une autre pour toucher sa patte arrière aussi, cette dernière a frémi et est partie également dans les profondeurs. Elles ont de grands yeux et elles nous dévisagent aussi, nous les hommes – cela parait incroyable, des yeux grands et expressifs – très expressifs. Ensuite Tora a enfilé son équipement de plongée et est partie au fond. A trente mètres à peu près il n’y avait plus de coraux, ils se faisaient succéder par un abime bleu – là on ne voyait plus rien, excepté l’eau bleue foncée. Elle s’est mise à nager derrière la tortue au-dessus de cet abime – c’était joyeux, léger, des flux d’eau contournaient son corps, tels des ruisseaux – tantôt tièdes, tantôt frais. Cinq poissons se sont approchés d’elle, se sont mis en une rangée pour la scruter. Il est impossible de les percevoir comme des êtres bêtes, qu’on peut seulement faire griller pour manger. Elle a commencé à descendre en faisant des cercles, une sensation d’un vol fluide a apparu. La sensation semblable apparait quand on vole dans un rêve, en glissant lentement et légèrement, lorsque chaque mouvement s’accomplit sans efforts, il ne suffit qu’un désir – la liberté, l’espace, la joie… les souvenirs de la plongée du matin ont devenus si distincts que Tora a même senti le gout de l’embout buccal dans la bouche.

Où Norton est donc passé ? Tora a fait le demi- tour pour marcher à l’embarcadère, en ratissant avec son pied le sable humide, formant de petites dunes sous la peau fine des eaux côtières. Ses pensées se sont retournées aux museaux de l’océan. Elle a essayé de générer de diverses PI, en se concentrant en même temps sur la dévotion à l’égard de la Terre, de l’océan, des courants de l’eau brillante, de la tortue aux yeux exprimant la surprise. Tout à coup, dans le cou, derrière, elle a ressentie une pression aigue, une tension. Une bande brulante de tension en partant des bouts de ses petits doigts vers les coudes, une forte pressions dans la poitrine – comme si une longue baïonnette de fer transperçait sa poitrine, le souffle est devenu lourd et saccadé, la pression dans la gorge aussi, ressemblant à des ballonnements dans le cou, la perception de la sphère du milieu, pas de limites du cou. La sensation, comme si le corps chancelait, comme sur un navire dans la mer, ça secouait légèrement des côtés, mais même de telles secousses provoquaient des éclats de l’humeur joyeuse et de plaisir. Plusieurs fois, le corps semblait « frémir », des frissons passaient sur tout le corps, en amenant des éclairs de joie et d’enjouement.

Le dévouement. Ce corps réagissait au dévouement. Se figer ? Continuer à marcher ? Les pensées se sont envolées, mais Tora les a calmées tout de suite, et le dévouement a brillé encore plus fort – en partant du cœur, des fils dorés se sont étirés dans toutes les directions, ils remplissaient et enflammaient le corps, caressaient l’océan, en pénétrant ses profondeurs les plus ténébreux, pour caresser les poissons, les tortues, les dauphins, toutes ces crevettes minuscules, presque transparentes, en formes des plus fantastiques, qu’on peut rencontrer seulement en se figeant dans l’eau, en respirant doucement, et en scrutant à travers le masque. « Ce ne sont pas des images » - la pensée a filé. En effet, ce n’étaient pas des images, c’étaient des sensations ! Des sensations loin des limites visibles du corps. «  Nous ne sommes qu’au tout début du voyage ». Incroyable – la clarté est devenue aussi plus vive – il s’avère qu’elle avait un concept comme quoi un vif dévouement l’emporterait sur tout le reste, – rien de tel. La clarté … extraordinaire – elle est toute seule, elle ne déborde pas dans les pensées, elle est une sensation autonome, à part – la lucidité, le cristal, un cristal transparent, brillant, doux, solide. Puis-je diriger ma clarté quelque part ? La dévotion – je veux la diriger vers la dévotion. Et tel un nuage d’orage donne facilement lieu à une pluie – ainsi est né le flux de clartés, se transformant facilement en pensées. Des types de la dévotion se sont distingués clairement. Tora les a fixés sans efforts :

la dévotion tendre – elle résonne avec les mots « profond et poignant »,

« finement », elle résonne avec une image d’un lac de montagnes translucide et brulant.

2. la dévotion-félicité – la dévotion la plus intense, elle résonne avec les mots «  insoutenablement », « impossible d’arrêter/ supporter ». C’est une dévotion possédant une énorme quantité de PI scintillantes, sans distinction exacte – quelle PI apparait à quel moment. Tout se mélange et file sans s’arrêter, ni douter, ni craindre.

3. la dévotion détachée – elle apparait à l’égard d’un être particulier, ensuite il apparait le détachement et après, tout de suite – la pénétration, comme si je fusionnais avec lui, comme si c’était lui qui ressentait le détachement, et moi je pouvais l’apprendre.

4. l’avant-gout de la dévotion – lorsqu’il y a une forte anticipation et la dévotion à l’égard de l’objet de l’anticipation. Cette dévotion résonne avec la pensée sur des nouveaux dragonneaux et museaux. Il y a l’anticipation de leurs apparitions futures et inévitables, et la dévotion à leur égard, et à l’égard de ceux qui sont avec Bodh en ce moment.

Et oui, la dévotion change le caractère des autres perceptions éclairées. Elles acquièrent une brillance particulière, la vivacité, la profondeur. L’image a apparu, comme quoi les perceptions éclairées qui ne se manifestent pas en binôme avec la dévotion – c’est la surface de l’océan, seulement sa peau tendre et rugueuse, en outre, il possède la profondeur, des museaux sous-marins, un monde entier des êtres divers, et ce monde est très différent de ce qui existe sur la surface.

Tora a commencé à générer des perceptions éclairées une par une, en les lavant avec le dévouement. Il a apparu une image des PI comme de petits cailloux sur le bord de la mer – toutes de tailles, de formes, de couleurs différentes, pourtant lorsqu’une vague arrivait- ils se mélangeaient les uns aux autres, emportés par ci par là, ils s’amusaient et jouaient. Le dévouement étreint tout en soi, comme une vague de la mer. Le sentiment de mystère –comme si sortie sur une autre planète, et devant moi – d’énormes espaces, et je ne sais pas – s’il y a une limite à ces espaces.

Tora s’et agenouillée, a tapoté la surface de l’eau doucement et fort à plusieurs reprises – ainsi elle était ressentie plus dense, pas aussi fuyante, impondérable et fluide. L’océan lavait ses genoux, sa chatte, ses cuisses, le bas du ventre avec son petit corps humide, l’eau presque chaude s’éclaboussait entre ses jambes, et chaque éclaboussure semblait aggraver le dévouement et la nécessité de le ressentir de plus en plus fort. D’abord, au fond, derrière la chatte, et ensuite en bas du ventre, un spasme a émergé soudainement, comme si quelque chose se brisait là-bas avec force, comme une fleur éclosant pour s’ouvrir à la mer, au ciel, au vent. Tora a inspiré profondément, en éliminant ainsi l’envie obsessionnelle de tendre les muscles du ventre. Les spasmes se sont renforcés, et tout à coup – comme en se réveillant après une longue hibernation – plusieurs souvenirs datant de son enfance lointain ont émergé, comme, par exemple, celui-là : Tora a fermé les yeux pour se donner au jeu des images, des sons et des odeurs survenant, le plus fort était l’odeur – incroyable – ce n’étaient pas tout simplement des pensées sur l’odeur, c’était justement cette odeur là – du pain frais, amené dans le village dans un camion, l’odeur était telle qu’elle avait eu envie de courir derrière le camion de joie. La joie était telle que ça m’importait même pas si j’allais manger ce pain chaud, terriblement délicieux, ou pas, j’avais envie de suivre le camion, sursauter, rire et crier – quelle différence, si j’arriverais à manger ce pain ou pas. Lorsque le camion accélérait et il m’était clair que je n’arriverais pas à le suivre – peu importe, la joie était si vive, que la fatigue joyeuse survenait –elle était si intense qu’il n’y avait ni l’envie de le rattraper, ni la déception. Même la pensée sur le fait que ce pain avait une croute délicieuse, et que en la déchirant on pouvait entrevoir la mie, et peut-être même la fumée, ne conduisait pas à la déception. Le camion disparaissait, il était au loin sur la route poussiéreuse et au-dessus de lui il y avait le ciel bleu immense, sans un nuage. Il y avait la perception que quelque chose s’est passé de façon imperceptible, quelque chose de mystérieux, le ciel, le pain et le camion – ils étaient « un », ils étaient une seule grande perception, qui engendrait la joie. La perception de la finitude et de la plénitude – comme je n’avais besoin de rien d’autre à part ça.

Le souvenir a flashé en foudre brusque et est parti, pourtant Tora n’avais pas le temps d’ouvrir les yeux, avant qu’une nouvelle image venant du passé n’ait déferlé puissamment, en déchirant la certitude - qui elle était et où. C’était si soudain que Tora s’est mise à raconter à haute voix – à personne – à l’océan et aux éclaboussures :

«  Nous vivions avec ma mère. Elle s’appelait Kali et moi Lakshmi. Je ne me souvenais de rien qui pourrait m’inciter à croire que ces noms étaient bizarres. Mon âge s’approchait de cinq ans. Nous restions tout le temps dans une même pièce : ses murs et son plafond étaient en argile, le sol couvert de poudre d’argile aux grains minuscules et lourds, très douce au toucher. Aucun meuble, mauvaise lumière. Aucune association qui pourrait m’indiquer où cette pièce pourrait se trouver – dans une ville ou un désert. Il y avait des fenêtres, mais je ne me souviens même pas d’aperçu de ce qui était derrière les fenêtres, La mère Kali (je l’appelais comme ça) m’éduquait, mais elle le faisait très discrètement – comme c’était moi qui l’éduquait – elle créait des situations, où une clarté quelconque apparaissait chez moi, et je lui racontais cette clarté – en pensant qu’elle n’en savait rien. C’était justement après que j’ai compris que je me souvenais de tout grâce à ces actes systématiques et précis, et pas par hasard. Parfois elle racontait quelque chose, parfois elle créait des situations, où il se passait quelque chose, et je me rappelais un morceau de connaissances. Le temps, passé avec elle là-bas est le plus précieux dans ma vie. Je le pensais à l’époque aussi. J’éprouvais de plus en plus de plaisir, de sérénité, de félicité de fond. Ensuite la nuit terminale a eu lieu, La Mère Kali a préparé quelque chose en disant des choses « peu importantes ». Nous nous sommes couchées. Ces choses « peu importantes » tourbillonnaient tantôt dans mon sommeil, tantôt à la limite du sommeil. J’ai compris tout à coup quelque chose, je me suis réveillée, et a commencé à réveiller La Mère pour lui raconter. Ensuite, l’image a changé, et je me suis réveillée de nouveau, a commencé à faire quelque chose, a compris quelque chose de nouveau, je me suis mise à nouveau à réveiller La Mère pour lui raconter. A chaque fois mon dévouement à son égard et le plaisir-félicité augmentaient. Son comportement à elle était proche de celui d’une personne intelligente et raisonnable, mais ordinaire. Ensuite, de nouveau le changement d’image, et je me suis réveillée de nouveau… Cela ne m’effrayait point. J’ai compris que je suis tombée dans un nouvel état, et je réjouissais des découvertes que je faisais. Parfois, je me voyais comme de l’extérieur : une fillette, petite, à la peau mate, d’à peu près cinq ans, une petite robe jaune, courte, des nu-pieds, des cheveux noirs, coupés court « en bob ». Mais je ne me souviens pas du visage du tout, comme si je ne le voyais pas à de tels moments.

Tout à coup je me suis rappelé tout, j’ai couru vers Kali pour tout lui raconter. J’ai commencé à tirer sur son épaule et lui dire : «  Maman tu es déesse, tu n’es pas une personne ordinaire. Tu es une déesse très forte et immortelle. Moi aussi, je suis petite Lakshmi ». A ce moment-là tout a changé brusquement, nous nous sommes retrouvées dans une grande pièce bien éclairée, nous étions attablées, les murs et le plafond étaient comme dans une maison ordinaire. Kali était à droite de moi. Elle est devenue différente, j’ai ressentie à son égard le sentiment de beauté à 10, l’admiration à 10. Elle impressionnait tellement fortement, ce que je n’avais jamais ressenti de personne d’autre, l’impression de la sensation impitoyable, de la détermination absolue et inébranlable. Elle m’a posé une question d’un ton complètement différent. J’ai compris que pendant tout ce temps-là elle faisait semblant, elle se camouflait, pour m’éduquer, pour que je me souvienne de tout moi-même. J’ai répondu – en manifestant soit la lâcheté, soit l’auto-flagellation. Elle s’est levée pour s’éloigner. J’ai compris qu’elle pouvait partir pour toujours – elle n’avait pas de pitié, ni d’attachement, elle allait tout simplement m’oublier pour toujours. Là je lui ai crié quelque chose – avec sincérité. Elle s’est arrêtée et a commencé à m’approcher lentement.

A ce moment-là j’ai compris que tout ce temps-là j’éprouvais le fond illuminé à 7, le plaisir vif dans le corps, et au moment où elle est devenue indifférente à mon égard, tout ça a disparu. Pas à cause de la pitié envers moi-même du fait qu’elle a failli m’abandonner. Il n’y avait pas de pitié, ni d’attachement à elle. A ce moment-là la surprise et la pensée sont apparu : « ce fond illuminé apparait soit quand elle m’approche, soit quand elle commence à éprouver de la sympathie à mon égard, l’état change de façon qu’il est impossible de comparer ces deux états ».

Ensuite, elle est partie. Mais la certitude qu’elle était ma mère est restée avec moi. Je ne sais pas ce que ça veut dire. Mais je ne nous percevais pas comme deux guerrières qui s’étaient rencontrées pour une raison quelconque et s’étaient séparées, je me percevais comme son enfant, quoiqu’il ne se soit pas agi d’aucun soutien ordinaire. Je me suis retrouvée dans la même pièce d’argile. Je savais : je me suis souvenue de tout, une nouvelle vie a commencé, j’étais déesse (à l’époque, j’appelais dieux ceux qui n’éprouvaient pas de mécontentements), j’avais un fond illuminé ininterrompu à 7-10. Il me remplissait, les flux de plaisir dans mon corps étaient si intenses, que le corps semblait une substance dense et dorée. J’étais Lakshmi qui éprouvait une joie incessante de tout – de l’éducation de Kali, de la perspective de la solitude, des murs en argile. J’étais encline à une forte émotivité et un changement brusque des humeurs. Si j’avais la joie à 6, je pouvais hurler, me déchainer complètement, me battre. Et à n’importe quelle seconde je pouvais m’arrêter et devenir sérieuse à 10.

Je pouvais faire tout ce que je voulais, et commencer à l’instant même. Je me suis mise à réfléchir sur ce que je voulais le plus dans ma vie. Tout à coup je me suis rappelé – Castaneda ! J’ai commencé à sursauter dans ma chambre et crier – Castaneda ! Je me suis rappelé quelle tendresse forte, le dévouement et l’attraction j’éprouvais à son égard. Je me suis rappelé qu’il y avait longtemps on avait été éduqués ensemble pendant longtemps, presque des décennies. Nos relations étaient telles que Castaneda décrivait comme celles d’un homme et une femme nagvals. Ayant crié assez, je me suis arrêtée à côté de la porte à gauche, en me figeant pour scruter la chambre. Tout à coup la porte s’est ouverte et Castaneda est entré, souriant. Je me suis jetée sur lui, pour le pousser dans la poudre d’argile douce, nous nous sommes mis à nous y vautrer, crier et rire. J’avais envie de baiser avec lui tout le temps, il semblait que je ne pourrais jamais en avoir assez de le peloter, baiser. Je n’avais jamais éprouvé ça avec aucun garçon auparavant. Je le lui disais en essayant de le caresser, embrasser. Il a dit – je voulais tellement te trouver ! Je suis ravi que tu m’aies trouvé. Il m’a prise dans ses bras (la fillette de cinq ans) et je me suis suspendue sur lui – je me suis endormie. Plutôt «  j’ai plongé dans la sérénité », parce que jamais auparavant dans ma vie je ne m’étais endormie avec un tel plaisir poignant, instantanément et absolument sans souci ».

Tout à coup Tora s’est rendu compte qu’elle n’était pas toute seule et depuis longtemps. En ouvrant les yeux, elle a découvert Norton assis devant elle, écoutant attentivement. Il n’y avait pas d’étonnement, mais la pensée sur un éclat imminent et probable d’embarras, et Tora « a sorti les griffes » virtuellement, pour l’éliminer instantanément, mais son état a changé tout à coup – à sa place la félicité a apparu. Avec lui, l’état distinct d’être simultanément dans deux endroits – là, près de l’océan chaud, et quelque part dans une forêt enneigée. Le soleil brillait sur des tas de neige duveteux, devant –un lac, couvert de glace et de neige. Les museaux poilus des branches de sapins ont écarté les jambes et restaient allongés sous la neige, tout brillait en aveuglant sous les rayons de soleil. La certitude distincte qu’il n’y avait pas de monde dans cet endroit, personne à présent, ni dans l’avenir. Le détachement – 10. La perception distincte de l’immobilité - « ici tout est toujours comme ça », « il n’y a même pas de saisons ici », « rien ne change jamais ici ». La perception de soi comme immobile, indestructible – elle ne pouvait que rester là à regarder, sans bouger.

Un nouveau souvenir a éclaté, en amplifiant l’état déjà bizarre d’une anesthésie vive, dans lequel, il semblait, même une minime inquiétude ne pouvait pénétrer, l’océan de calme – du calme vif et intouchable, enjoué et ferme, - les yeux de Norton étaient si près et si proches, - (je m’inquiétais – tellement bête…) et Tora a continué en fermant les yeux :

« … j’étais assise sur un seuil la nuit. La tendresse provenant du désir sexuel doux et sans objet, dépourvu de son caractère spasmodique, augmentait. Il semblait que je ressentais tout autour de moi – chaque brin d’herbe, les branches, les ombres des arbres, les étoiles, transperçant cette nuit. Il y avait un petit étang juste devant le seuil. Dedans – une grande quantité de grenouilles, de petits museaux divers, dont je ne me souvenais pas les noms. Au fur et à mesure que la tendresse, le plaisir, l’ouverture et la sérénité augmentaient, certains de ces êtres et certaines pattes d’arbustes et d’arbres ont tout à coup commencé à briller avec une lumière dorée, zut – ils brillaient vraiment, ça changeait rien de cligner des yeux. Les grenouilles, les oiseaux et d’autres museaux ont commencé à miauler, bavarder, coasser, glapir. Et les plus fortes étaient les perceptions illuminées, plus fortement ils miaulaient, beaucoup d’entre eux se sont rapprochés du porche pour me dévisager. Quelques garçons sont sortis sur le porche pour l’observer avec grande surprise. Quelqu’un me tirait à l’épaule, en disant : regarde, ils sont tous attirés vers toi, ils sont si beaux ! J’étais dans un état bizarre – aucuns spasmes, la sérénité -10, la sensation du dévouement très fort, de la tendresse, de l’ouverture à l’égard de tous les museaux de la Terre, et en même temps comme si « je » n’existais pas ».

Tora a gardé le silence pendant quelques secondes, Norton ne bougeait pas.

«Une grenouille s’est approchée de moi, de la taille d’un chat, une grenouille longue, aux yeux poignants. Elle s’est mise à me coller comme un chat – c’était très inhabituel, étrange. Je la caressais, et tout à coup le plaisir -20 a apparu chez moi provenant de son chaque mouvement, et la grenouille est devenue toute dorée aussi. Tout est devenu doré, tout est devenu... » 

La voix à Tora s’est interrompue, les larmes se sont mises à couler soudainement, les mains se sont posées sur les genoux impuissamment, mais son visage était superbe, comme jamais auparavant.

 



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