« Maya »

Volume 2: « L'origine des especes »

Chapitre 21


C’est inexact. – Mingues a caressé doucement la tête d’une tortue géante, de diamètre d’un mètre et demi. Ses yeux globuleux et expressifs scrutaient avec curiosité les gens se prélassant dans les eaux basses. Tora a aussi tendu la main pour caresser ses « aisselles » coriaces – une sensation de toucher si étrange et discordante, comme si elle touchait un doux caillou. La tortue s’est retournée lentement, a poussé Tora au flanc avec son énorme aileron arrière et est partie dans les profondeurs.

Inexact, quoi au juste ?

Il est inexact que l’histoire avec le tigre et le dauphin nous ait pris tous au dépourvu. Peut-être vous étiez surpris, mais pas nous. Pas ceux qui étudient les animaux professionnellement.

Vous vous attendiez alors à un contact avec les animaux ? Il aurait été peut-être possible alors d’essayer d’entamer avec eux une sorte de communication.

Ce n’est pas que nous nous y attendions, mais nous ne l’excluions pas, le fait que ça se passerait tôt ou tard. – Mingues a pointé son doigt en direction de la tortue disparue. – Cela aurait dû commencer par quelqu’un à un moment donné – par ces tortues-là avec l’espérance de vie de 200 ans, ou par des corbeaux, ou des dauphins…

Et les tigres ? Avec les dauphins – c’est compréhensible, on avait essayé d’établir un contact avec eux il y a cinq cents ans en arrière, mais les tigres…

Des prédateurs dangereux, hein ? - La Martre a souri. Elle était arrivée avec Mingues, et, apparemment, devait aussi participer à l’expérience. Quant à La Martre, Tora savait que cette dernière, en étant commandos, enseignait de temps en temps à l’école des chiots et des hérissons.

C’était ainsi à l’époque, - elle a continué, - les tigres étaient tout simplement des prédateurs dangereux, les corbeaux étaient des oiseaux de ville inoffensifs, les dauphins – des mammifères marins sympathiques et bienveillants. Les animaux faisaient juste partie de l’environnement, pas plus que ça. Mais ceux qui étudiaient leurs comportements avaient remarqué, au vingtième siècle déjà, que quelque chose commençait à changer. Dans les revues biologiques spécialisées il y avait des articles qui étaient perçus plutôt comme des blagues, et pas comme des symptômes de quelque chose d’important. Un certain biologiste avait observé de simples corbeaux de ville se poser sur le toit incliné d’un immeuble et glisser en bas sur leurs culs, atteindre le bas du toit et s’envoler à nouveau. Un autre biologiste avait observé une volée de corbeaux s’amuser autrement : un oiseau s’envolait plus haut que les autres et laissait tomber un objet quelconque, et les autres oiseaux essayaient de l’attraper – le premier à l’attraper s’envolait à son tour et ainsi de suite. Des jeux extraordinaires. Auparavant on n’avait jamais observé de telles choses, ou au moins, on ne les prenait pas pour des choses dignes d’en parler.

J’ai vu des trucs pareils ! J’aime des corbeaux, surtout des gros, de couleur bleue acier, et je les regarde souvent s’amuser, galoper, jouer aux jeux, se parler…

Oui, - La Martre a interrompu Tora, - à l’heure actuelle, de tels jeux des corbeaux ne sont plus rares, nous sommes habitués à les voir jouer aux jeux complexes, nous savons qu’ils disposent d’une structure sociale assez complexe, qu’ils ont un langage, mais il y cinq cents ans en arrière cela était incroyable – auparavant cela n’existait pas – les corbeaux voltigeaient par ci par là et se servaient dans les fosses aux ordures. Concernant les prédateurs, les gens ont dû aussi modifier leurs points de vue. Avant on les imaginait comme des robots – une fois qu’un prédateur a faim, il court après une proie pour la tuer impitoyablement et manger. Mais encore une fois – au vingt-unième siècle déjà on a commencé à découvrir des choses incroyables, comme – un léopard, ayant tué un babouin, le lâchait, comme un truc pas vraiment indispensable, pour s’amuser avec son petit babouin comme avec le sien – il jouait avec, lui apprenait à grimper sur des arbres, lui donnait à manger – quelque chose a commencé à changer. Ou bien le rorqual – des mammifères prédateurs marins – ont adopté une nouvelle méthode de la chasse aux phoques – ils poussaient un bloc de glace avec un phoque dessus dans le large, au plus loin, prenaient de la vitesse tous ensemble et freinaient juste devant le bloc de glace, la vague montée emportait le phoque de sa place dans la pleine gueule des prédateurs – et là ils avaient qu’à se jeter dessus pour le dévorer… mais ils ne le faisaient pas !

Ils le baisaient ou quoi ?

C’est possible, - La Martre a éclaté de rire et s’est allongée sur le dos. L’eau passait par-dessus d’elle en contournant ses petits seins bombés. – Quelques minutes plus tard, ils repoussaient le phoque sur le bloc de glace et partaient. Il faut bien l’expliquer, d’abord on pensait qu’ainsi les rorquals apprenaient la chasse à ses petits, pourtant il s’est avéré que les petits n’y étaient pour rien – ils jouaient comme ça, s’amusaient. Les animaux sont devenus amis. Bon, ils continuaient à chasser et à s’entretuer, et pourtant ils sont devenus amis – le choix des proies étant devenu sélectif, la sélection naturelle avait changé – avant les prédateurs tuaient les trop vieux ou trop jeunes, ou des malades. Ensuite, encore un critère de choix avait été ajouté – les prédateurs ne tuaient plus ceux avec qui eux, ou d’autres membres de leur meute, ils étaient devenus amis.

De tels exemples sont nombreux, - Mingues a continué, - très nombreux. A partir du vingt-unième siècle – l’augmentation gigantesque d’observation du fait que, entre les animaux qui devraient être des ennemis mortels, des relations d’amitié, de coopération, de jeux mutuels s’établissaient. Mais on ne les avait pas observé longtemps – les guerres de religions avaient éclipsé tout le reste – les gens avaient d’autres choses à penser à part de la biologie et l’astronomie – plutôt comment survivre. Et lorsque, quatre cents ans plus tard, un nouvel ordre s’est établi, et nous nous sommes mis à observer de nouveau les animaux, il s’est avéré que nous avions omis des choses, avec de graves conséquences. Je pense aussi…, - Mingues a fait une pause pour regarder Tora dans les yeux, - je pense que si nous ne nous étions pas arrêtés au bon moment, les animaux auraient achevé le processus de l’auto extermination de l’humanité. Il existe des raisons de croire qu’ils sont capables même maintenant de nous exterminer à tout moment, tel un petit virus malveillant, qui avait envahi la planète pour des millions d’années. Ils ont appris beaucoup de choses en ce laps de temps. Quand tu penses que, voilà, les dauphins et les tigres sont prêts à établir un contact avec nous, tu y penses avec affection, en te disant, nos petits frères, on va les caresser et chouchouter, ils sont si intelligents, n’est-ce pas… - ça y est, tu zézayes avec eux dans ton dialogue intérieur ?

Ben… oui, peut-être.

Et moi, pas. Je me prépare. Je m’y prépare comme à une épreuve des plus importantes, qu’on doit passer pour survivre.

Je ne comprends pas… - Tora a mis ses pattes sur les coraux en ramant avec ses mains pour garder l’équilibre. – Survivre – dans quel sens ?

Je crois qu’ils veulent juste comprendre – s’ils doivent nous laisser vivre sur cette planète ou nous détruire, comme des mauvaises herbes.

!!! – Tora a écarquillé les yeux, et sa mâchoire s’est pendue naturellement.

Voilà elle, - Mingues a souri, - la réaction de l’homo sapiens – le roi de la nature.

L’idée même que quelqu’un puisse pousser son corps puant hors de la surface de la planète peut lui paraitre blasphématoire. Ne doute pas – ils pousseront, s’ils le veulent. Les hommes ne se sont jamais préparés à cette guerre, et si les animaux nous la déclarent, ne doute pas – nous mourront tous très vite, il ne faut même pas y réfléchir, tout est évident. Mais nous…, - Mingues a continué, en arrêtant Tora qui a ouvert la bouche, - nous avons bien sûr tout calculé. Nous n’avons aucune chance. S’ils veulent – nous disparaitrons. Et si auparavant, ce « si » avait été purement hypothétique, seulement un sujet pour des films d’horreurs, maintenant ce n’est plus le cas. Maintenant les animaux sont capables de s’organiser de sort à déclarer la guerre aux hommes. Nous avions eu beaucoup de chance d’avoir terminé nos guerres, avant que leur évolution n’atteigne le point où nos guerres auraient été terminées par eux.

- Incroyable ! – Tora a expiré. – Ils ont fait une évolution depuis des millions d’années, et…

- L’évolution n’est pas un processus linéaire.

- Pas linéaire ? Je ne comprends pas. Mais elle est comment alors ?

- Je répète – elle n’est pas linéaire. Comment exactement, nous ne savons pas, mais pas linéaire. Si, par exemple, on prend l’aptitude des animaux de s’organiser entre eux, afin de détruire la tumeur pernicieuse, cette aptitude s’était manifestée avant. Tu te souviens – il existait des dinosaures ? Tu te souviens qu’ils avaient disparu ?

- Je sais qu’ils ont dû disparaitre à cause d’une énorme météorite qui a heurté la Terre il y a soixante-cinq millions d’années en arrière, et la poussière qui s’est levée…

- Seulement une personne très stupide peut croire à ces balivernes, - Mingues l’a interrompue. - Les gens ne voulaient tout simplement pas réfléchir, ils avaient besoin d’une version très simple, et ils l’ont inventée. La poussière, soi-disant… Et ensuite, des mammifères ont donc apparu ?

- Bah oui…

- C’n’était pas comme ça. Le fait, que des mammifères avaient apparu pas avant les dinosaures mais avec eux, est devenu connu depuis la nuit des temps. Les mammifères vivent sur la Terre depuis plus de quatre-vingt millions d’années, c’est-à-dire que pendant vingt millions d’années ils cohabitaient avec les dinosaures – comme ils le font avec nous. Et puis, ils en ont eu « marre », relativement parlant.

- Et la météorite ! Elle est vraiment tombée à l’époque, où les dinosaures ont disparu. C’est tout à fait exact, puisque dans le sol de cette époque, une forte concentration…

- Les météorites étaient tombées avant, tu penses quoi - que c’était la seule météorite ?

- Mais ça fait que… tu veux dire quoi – que la chute de la météorite et l’extinction des dinosaures sont une coïncidence ?

- Non, il est peu probable que ce soit une coïncidence, même pas du tout une coïncidence. Avançons vers la rive, - Mingues s’est retourné et a nagé en direction de la plage. – Ce n’est pas une coïncidence, bien sûr. C’est tout simplement que la météorite chutée avait créé des conditions que les animaux ont utilisé – les dinosaures affaiblis n’ont pas pu résister longtemps aux coups des animaux. Et ils sont morts. Si les dinosaures étaient morts justement à cause de la météorite –pourquoi alors les animaux n’étaient pas morts avec eux ?

- C’est bizarre tout de même… - Tora a secoué la tête en méfiance, - comment les animaux… même si une centaine de lions attaquent un apatosaure ou un tyrannosaure – c’est comme des puces pour un chien ! Et puis – les dinosaures étaient grands, il pouvait juste leur manquer de la nourriture, vu qu’après la chute de la météorite le renouvellement de la végétation a ralenti.

- Tu es encore petite et tu sais très peu. Mais au moins tu peux te rendre compte que tu sais très peu. Bien sûr, suite aussi au fait que tu n’as pas grandi parmi des chiots et des hérissons mais dans une famille ordinaire… c‘est là que tu as attrapé des balivernes de tout genre. La croyance courante dans le fait que les dinosaures ont été énormes et monstrueux est erronée. Dans leur majeure partie, les dinosaures n’étaient pas grands – de taille d’un cheval ou d’une chèvre. Un troupeau d’animaux organisés fera face à une telle proie sans aucune difficulté. Mais, apparemment, le niveau de cette organisation n’a pas été comme aujourd’hui, et autre chose, que nous ne savons pas, c’est pourquoi les dinosaures mourraient relativement lentement – le processus de leur extinction a pris un million d’année, probablement. Mais maintenant tout est différent. Maintenant les animaux sont différents – à une nouvelle étape de leur évolution. Ayant analysé les jeux que nous connaissons et les entrainements des animaux, nous savons pertinemment – ils nous tuerons en quelques années. Tous. S’ils veulent. Nous les y avons certainement contribué, en s’autodétruisant presqu’entièrement… Alors, Tora, on n’aura pas à mener une agréable communication avec les petits tigres – on aura à passer une épreuve. L’épreuve du droit de rester sur cette planète. C’est pourquoi…, - Mingues a fait une pause, le temps qu’ils sortent sur la rive, ils sont montés pour s’allonger sur des planches en bois, - c’est pour ça donc que tout le reste est secondaire pour moi. Le voyage de conscience c’est super, Bodhi et les dragonneaux c’est excellent, le progressisme et l’exploration des nouveaux mondes c’est impressionnant, mais tout ça est secondaire. Le principal c’est que nous devons prouver que nous méritons de rester. Que nous ne sommes pas des dinosaures. Que nous sommes arrivés à la compréhension de la nécessité de se libérer du poison des émotions négatives, que nous souhaitons vraiment voyager dans les perceptions illuminées.

Je tirerai donc la couverture sur moi de toutes mes forces dans cette expérience. Contre toi y compris ! – il a pointé le doigt avec force en direction de Tora et son regard était ferme et confiant. – Je sais que tu es l’une de ceux qui pisse de l’excitation à la seule idée du progressisme. Tu es bienveillante à l’égard des êtres qui aspirent aux PI et tu éprouves l’anticipation des nouvelles impressions et aventures… mais réfléchis – qui aidera à tes soi-disant « gars et filles » des autres mondes si nous ne sommes plus là ? – Mingues la dévisageait sans rien dire de plus, et Tora n’a pas pu ne pas admettre qu’il avait raison, que tout perdait son sens si les animaux déclaraient la guerre aux humains, et quoique cela ait été dure de renoncer à la réalisation immédiate du rêve d’éduquer des êtres passionnés venus d’autres mondes, à ce moment-là l’importance était ailleurs. Le plus important était de survivre soi-même. De prouver que nous avons avancé aussi, que nous souhaitons nous développer ensemble et que nous le ferons.

- C’est surprenant… - Tora était perplexe, ses pensées s’entremêlaient et n’arrivaient pas à se rassembler en une image claire. – Il semblerait que les guerres soient finies, nous avons gagné, pour la première fois dans l’histoire l’humanité s’est présentée comme une communauté de gens aspirant aux PI ou, au moins, ne pas résistant à cet objectif, nous nous sommes mis à restaurer la Terre, et les animaux, nous avons mis en place tant de choses, comment ça se fait que les animaux peuvent nous détruire ? Justement maintenant ! Je comprends – il y a deux cents ans, quand tout était en sang, mais maintenant ?...

- Rien d’étonnant, - Mingues a sorti un joystick, a ouvert un écran holographique et a marqué une note brève. – Pour toi –deux cents ans – c’est une vie entière. Et pour eux ? Leur conscience est très différente de la nôtre, nous ne savons même pas pour l’instant – à quel point. Nous possédons une conscience individuelle, et eux – une conscience « générique » ou « d’espèce » - ça ne suffit pas de le nommer – il faut le ressentir soi-même. Eux – c’est leur espèce en entier, et peut-être pas seulement l’espèce, mais une catégorie plus large, qui les réunit depuis des centaines de milliers, des millions d’années. Moi et La Martre, et même toi possédons une certaine expérience de l’intégration des perceptions des museaux de la Terre, y compris des plantes, des cailloux, des animaux. Tu sais que l’une des caractéristiques de l’intégration des museaux de la Terre est un sentiment spécifique «d’intemporalité » et c’est l’un des dangers qui nous guette sur cette voie. Mais nous sommes au tout début de la voie, nous ne faisons que tâter le terrain, nous faisons les premières expériences, et même les toutes premières expériences montrent à quel point la conscience des animaux est différente de la nôtre. Probablement, ils n’ont même pas remarqué que nous avons changé, que l’humanité est devenue différente. Ou alors, ils l’ont justement remarqué – c’est pourquoi ils ont cherché le contact.

- Le cygne, l’écrevisse et le brochet, donc…, - Tora a murmuré.

 

- Qui ? – Mingues a haussé les sourcils, surpris. – Quel brochet?

- Une fable russe contant l’histoire d’un cygne, une écrevisse et un brochet qui se sont mis d’accord pour tirer une charrette ensemble – l’un tire dans la mer, l’autre au ciel et le troisième je ne me souviens plus où. Vous êtes tous sûrs que justement votre objectif est primordial, vous vous dresserez donc les uns contre les autres, qu’en résultera-t-il ? Est-ce que vous – VOUS n’arrivez pas à tomber d’accord entre vous ?

- Tomber d’accord ? – Mingues a ri. – Tu comprends mal quand même ce qui se passe ici – tu n’arrives toujours pas à te détacher des stéréotypes, inculquées par tes parents, apparemment. Nous sommes tombés d’accord justement. Nous avons consenti que chacun ferait ce à quoi il est attiré le plus. Nous nous sommes entendus sur ce dès le début – dans la Déclaration du Nouveau Monde. Des oppositions de ce genre surgissent toujours, tu t’y es tout simplement habituée – admettons je veux planter un arbre ici, et toi –là. Chacun s’applique pour réaliser son désir – en argumentant, en ressemblant des partisans, en convaincant. Finalement, la question se résout d’une manière quelconque, parce que personne ne veut retarder la décision – pourtant, les questions auxquelles tu es confrontée tous les jours sont sans importance, ta vie n’en dépend pas, ni la vie des autres non plus, ni l’avenir de l’humanité d’autant moins. Et lorsqu’un problème d’une énorme importance se pose devant toi, la tentation de prendre la fuite est grande, de renoncer aux principes sur lesquels on a consenti de bâtir le nouveau monde. Tu te rappelles l’histoire de Mike comment il a intégré les perceptions des parents emmaillotant leurs enfants ?

- Oui, je me rappelle.

- C’est la même chose. Les parents pensent – bien sûr, c’est peut-être pas trop terrible d’emmailloter un bébé, mais on a toujours fait comme ça, et si quelque chose de mal arrivait, une fois qu’on a fait autrement ? Pour l’instant faisons ce qui est convenable, on réfléchira après… Cet « après » n’arrive bien sûr jamais. Là c’est pareil, tu dis –c’est une affaire dangereuse, faisons-là … à l’ancienne, en supprimant les désirs joyeux et le reste. Nous ne voulons pas faire comme ça – nous voulons suivre le chemin choisi – à travers la concurrence libre des désirs joyeux – vers le voyage dans les perceptions illuminées.

« Je me prélassais sur la plage – à un ou deux mètres de la barque haute. J’étais allongée et je faisais la perception cyclique de la certitude. Un corbeau a volé et s’est assis sur le côté de la barque, il s’est mis à me mater et gueuler (des cris très forts, difficile d’appeler ça des croassements). Il criait pendant un quart d’heure ! Emporté par le vent à plusieurs reprises) – il ventait fort, lors de tels rafales il arrivait à des moments à se pencher et à s’agripper avec ses griffes, mais les rafales l’ont pris au dépourvu huit fois pour l’emporter du bord de la barque. Deux fois il a été balancé derrière le bord, et il s’en ressortait en continuant à croasser. Une fois il s’est assis sur la partie du bord faite de Kevlar à laquelle il était impossible de s’accrocher, et il a glissé un mètre en écarquillant ses ailes et en essayant de résister à une rafale survenant. De nouveau il persévérait à revenir et à crier dans ma gueule. La dévotion a apparu à son égard. La pensée a réapparu comme quoi nous continuons tout de même à percevoir les animaux, les oiseaux, les plantes et l’océan qui nous entourent comme des choses arriérées par rapport à nous. Nous ne tuons plus des êtres vivants, mais la certitude du fait qu’ils sont quelque part arriérés persiste. J’ai déterré un gros tas de documents sur les études des habitudes communicatives des animaux et des plantes – et j’ai été assurée encore une fois que tout était encore devant nous. Nous avons encore à découvrir ce monde pour nous, ou bien, au contraire, nous dévoiler, nous pour eux. A traves les rêves conscients, ou l’intégration des perceptions, ou autrement. J’ai découvert que j’avais toujours des préjugés, des peurs ataviques à l’idée de la possibilité d’intégrer les perceptions des museaux vivants – des animaux, des montagnes, du ciel. Il apparait la pensée « tu cesseras d’être humain » - probablement, les gens ressentaient quelque chose comme ça au moment où il démarrait la technologie de la copie des organes biologiques sur une imprimante biologique. La peur de perdre son individualité, la peur « de l’intrusion du corps étranger ». Peut-être des choses pareilles ressentaient les gens en marchant sur un continent fraichement découvert, en y bâtissant des habitations isolées – la peur de perdre « l’image humaine », la peur de l’inconnu. Nous devrons survivre, surmonter cette peur des êtres vivants. Nous souhaitons tant nous renfermer, nous noyer dans notre individualité « unique », que nous ne remarquons même pas que les perceptions illuminées résonnent exceptionnellement fort avec le désir de nous rapprocher des museaux de la Terre, d’apprendre des perceptions, d’élargir nos horizons de la même sorte que les gens d’avant les élargissaient en voyageant à travers la mer.

Les plantes communiquent ! Cependant, nous le savons depuis longtemps, mais en ramassant des tas de documents dans un endroit, on découvre que des connaissances isolées à ce sujet semblent se voiler par l’habituel « elles sont quand même arriérées », « qu’est-ce qu’elles peuvent », « mais oui, avec une certaine réserve, on peut appeler ça la communication, mais de quoi, en effet, ils peuvent communiquer ». C’est ça, peut-être, l’essentiel – « de quoi, peuvent-elles communiquer par-là » ? Nous, les humains, nos affaires sont extrêmement importantes, même si tous ce que nous faisons c’est nous engueuler, haïr tout autour de nous, boire de la bière et regarder la télé, quoi qu’il arrive nous sommes les rois de l’univers. Mais de quoi peuvent communiquer, disons, les buissons de l’acacia… c’est risible, ce n’est que des morceaux de bois couverts de feuilles. Incroyable est le fait que les anciens humains – les petits monstres d’avant la guerre, pourrissant dans leurs mécontentements, croyaient, sûrs à 100%, qu’ils étaient les véritables rois de l’univers, les êtres les plus importants au monde. Probablement –le plus fort est ce dogme, le plus stupide et minable est l’individu. Quand les perceptions éclairées se manifestent vivement et souvent chez moi, il n’y a même pas de bribes de l’attitude dédaigneuse à l’égard des museaux de la Terre – j’ai envie de les peloter, m’y fier à eux, éprouver la dévotion, les caresser, leur transmettre mes perceptions et apprendre d’eux.

Les petits arbustes d’acacia émettent des phéromones qui mettent en garde les arbustes voisins, lorsqu’une girafe commence à brouter leurs feuilles. Les gens l’ont appris il y a déjà cinq cents ans. Magnifique. Et là, ils se sont arrêtés – fabuleux – on peut s’émerveiller – les arbustes d’acacia ne sont pas tout à fait que des morceaux de bois, ils émettent quelque chose pas là. Dans l’esprit des gens de cette époque cela se présentait sous une forme d’engin de chantier – des processus chimiques. Les gens pensaient ainsi – « hein, la chimie est curieuse par-là ». Ils chassaient le fait que tout ce qui se passe dans leurs corps est de la même chimie, et que, en général, si on passe un homme dans un hachoir à viande, il sera clair qu’il se compose de la même quantité de certains constituants chimiques. Mais est-ce que cela veut dire que ces éléments-là sont « un homme » ? Cette idée est-elle si compliquée ? Est-il difficile d’atteindre la lucidité du fait qu’un homme est incontestablement un tas de viande, mais PAS SEULEMENT CA. Est-il difficile de faire un pas en avant et se dire – la montagne est un tas de cailloux, mais est-ce SEULEMENT ça ? Ils avaient d’autres choses à faire. C’est pourquoi seulement maintenant quand on a arrêté de créer et recréer, tels des fous, de nouvelles modèles d’aspirateurs, et s’est mis à s’occuper des choses intéressantes pour ceux qui ont des éclats des perceptions illuminées – seulement maintenant nous avons appris que les mêmes arbustes d’acacia émettent des phéromones pas seulement au cas d’un danger – en fait, ils les émettent tout le temps, est-ce quelque chose d’incroyable ? Est-ce incroyable que les fleurs sentent tout le temps ? Nous nous sommes habitués – bah, elles sentent, il faut les cueillir et mettre dans un vase. Ça veut dire quoi « elles sentent ? » Il s’est avéré pourtant qu’ « elles sentent » à chaque fois différemment – une quantité grandiose d’ensembles divers d’éléments chimiques – imperceptible pour le nez, mais facilement captable par des appareils. C’est un langage cependant ! Elles réagissent à ce qu’elles « entendent ». Pour elles – le monde des champs électromagnétiques faibles est tout comme une bibliothèque ou une salle de cinéma pour nous. Elles ressentent, réagissent, conversent, elles vivent et communiquent, et leur langage – ce qui est tout à fait probable –est des milliers de fois plus complexe et riche que le nôtre – le langage des rois de l’univers débiles. Nous sommes devant des découvertes signifiantes de l’époque grâce au fait que nous avons commencé à voyager dans des rêves conscients, d’intégrer les perceptions des museaux vivants et de faire beaucoup d’autres choses – il est risible, ridicule même d’imaginer qu’ auparavant des gens à moitié morts pensaient ainsi – « ben oui, les perceptions illuminées, c’est quelque chose comme drogue, c’est un grand plaisir de faire des sourires idiots ». Les ouvrages de Castaneda et de Bodhi, apparus d’ailleurs, à peu près en même temps… - est-ce que cette coïncidence dans le temps est accidentelle ? Est-ce que la similitude dans certaines manifestations de Bodh et de don Juan est accidentelle ? J’ai fouillé les archives – tu te souviens de ces histoires bizarres avec Bodh, décrites par des museaux ? D’abord – des flux étranges de « coïncidences », lorsque Bodh répondait aux questions qui venaient d’être formulées mais pas encore posées, commentait des désirs et des découvertes, dont un museau n’avait pas encore parlé à personne, aidait à se souvenir d’une personne oubliée depuis longtemps, en décrivant son apparence, ses habitudes, son appartement – ensuite cette histoire bizarre, décrite par Yarka, tu t’en souviens ? Je parle de celle-là : « Moi, Bodh, L. et C. étaient dans un bus – là en bas, des sièges ordinaires et au-dessus d’eux, comme dans un train, des couchettes pour s’allonger. Moi et Bodh étaient assis sur une couchette comme ça – d’un côté elle avait une fenêtre tout le long du mur, des deux autres côtés des murs aussi, et le quatrième côté n’avait pas de mur, il y avait un corridor et un rideau.

Nous étions assis en nous adossant contre les murs en face l’un de l’autre. Bodh a changé de place pour se mettre face à la fenêtre et, par conséquent, le dos au rideau. Je n’y ai pas fait attention, puisque nous changions de places des fois. Quelques minutes plus tard j’ai remarqué que Bodh était assis normalement, dans sa posture il n’y avait rien d’extraordinaire, genre le dos droit ou courbé. J’ai observé ces pensées – et pourquoi, en effet, j’ai remarqué qu’il était assis naturellement ? Et j’ai compris qu’il était assis, renversé en arrière, comme adossé à un mur ordinaire. Pourtant il n’y avait pas de mur derrière lui ! Derrière lui – seulement des rideaux tremblant à la circulation de l’air venant de la fenêtre, et puis le corridor.

Mes yeux ont littéralement grimpé sur le front et j’étais la bouche bée. Je pensais que j’allais perdre la connaissance. Bodh se moquait de moi, faisait des blagues, et moi j’étais tellement ahurie que je ne pouvais ni parler, ni bouger. Quand j’ai pu parler, la première chose que j’ai dite était – « Tu dois avoir les abdos tendus ». Je l’ai tâté – les abdos, le dos, les cuisses – tous ses muscles étaient complètement détendus. Je me suis assise sur lui, me suis appuyée contre lui, je l’ai poussé, il restait assis aussi détendu, sans bouger un centimètre en arrière, comme ce qui se passerait s’il tendait les abdos – il n’aurait pas pu garder l’équilibre, vu les coups donnés. Il se moquait de moi, et puis il a soulevé les jambes pour les poser sur la fenêtre, donc, si avant il avait réussi tout de même à garder une posture tellement incroyable grâce à ses muscles, une fois les jambes levées, il se serait en effet renversé en arrière.

Je suis restée assise sur lui pendant une heure. Et tout ce temps-là j’éprouvais la même surprise (seulement je pouvais bouger et parler), comme quand j’ai découvert sa « lévitation ». Et Bodh était calme, sa voix ne tremblait pas de tension, le souffle était stable, il me parlait, rigolait, me pelotait. Il s’est penché plusieurs fois en avant, pour peloter mes pattes, et puis s’est renversé en arrière. Et ses mouvements étaient tels comme si, en se renversant en arrière, il s’adossait contre un mur, c.-à-d. un mouvement souple et glissant en arrière et puis une poussée douce contre le mur invisible ».

Comment interpréter une telle histoire ? D’un côté, je ne crois pas que Yarka ment, en outre, il a y beaucoup trop d’autres histoires bizarres, pour pouvoir tout expliquer avec un mensonge d’un museau. Néanmoins, j’ai quand même une certitude mécanique ; «  ce n’est pas possible » et la clarté du fait que je ne mets pas en doute la sincérité de Yarka n’affaiblit pas la certitude parasite que ce n’est pas possible. Pour éliminer ce poids des certitudes mécaniques il faut de la pratique concrète dans ce domaine, des efforts concrets, la fixation des résultats – tout ce qu’on fait normalement pour éliminer les EN et les concepts.

Pourtant les animaux aussi communiquent entre eux – je continue là à fouiller des tas d’informations trouvées. Apparemment – tout le monde le sait depuis longtemps, mais quoi exactement ? Que les singes peuvent appendre deux dizaines de gestes ? Que les chiens sont capables de comprendre une centaine de commandes ? De nouveau nous adaptons tout à nous et évaluons tout de notre point de vue – comme si on était le centre de l’univers. Nous ne savons pas que les animaux ont d’autres formes de communication. Par exemple, ils émettent des sons dans un diapason ultrasonique – nous ne les entendons tout simplement pas. Quand on entend un son d’une complexité étonnante, que les dauphins émettent, nous n’arrivons pas à comprendre, nous commençons … à croire que ces sons ne signifient rien. Une très belle position – si nous avons encore des millions d’années d’évolution devant nous avant de comprendre de tels langages compliqués, comme celui des dauphins, donc… ils sont tout simplement stupides et leur langage ne signifie rien. C’est bien que, en fin de compte, nous mettons le point dans à stupidité étourdissante aussi. On commence à y mettre le point. Le plus j’y pense, le plus je suis d’accord avec le fait que si les animaux nous ont réellement invités au premier « rendez-vous» dans l’histoire de l’humanité, c’est une énorme chance – pas pour eux, mais pour nous.

Je n’ai plus de temps, point. »

Ayant envoyé la lettre, Tora a léché le ventre à Pourna dans son esprit, puis elle a bondi, et en donnant un coup de pied énergique au mur du cottage, elle a crié à - elle ne savait pas qui : « vous allez voir ! » - et – tel un hippopotame enragé, a filé sur le sentier au fond de l’ilot.

 



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