« Maya »

Volume 2: « L'origine des especes »

Chapitre 19


La pièce a été faite en forme de grotte avec un hall central et des niches latérales, remplies de lumière douce et agréable. Partout ressortaient des museaux de pierres. A côté d’un grand fauteuil-coussin, sur lequel Tora s’est installée, il y avait un kinite de taille énorme – probablement, d’un demi-mètre de haut. L’éclat bleu mat de ses colonnes s’entrelaçant et s’élevant attirait le regard, en l’entrainant à l’intérieur. De l’autre côté la texture de la pierre devenait ondulée, en se fondant aux  éclats de pyrite scintillants. Tout en bas, des cristaux bicolores ressortaient – la topaze jaune pâle se transformant en bas, de façon imperceptible pour l’œil, en améthyste pourpre foncé. Certains cristaux d’améthyste étaient presque noirs. Plusieurs fois Tora détournait le regard de la pierre pour l’y retourner immanquablement – il semblait qu’elle n’arrivait pas à en avoir assez de son aspect. La langue ne tournerait pas pour appeler une telle pierre de « la nature morte ».

Thomas s’est assis dans le fauteuil en face d’elle, les deux hommes sont restés debout.

- Tu veux me demander quelque chose ? Sur le progressisme ?

- Oui. Combien de temps nous avons ? – Tora s’est relevée pour ramener son coussin plus près de lui.

- Je parlerai brièvement sur ce que nous faisons maintenant. – Thomas a agité sa main pour faire un signe à ses compagnons. – Venez, rejoignez-nous. Je ne veux pas qu’elle se mêle de cette affaire comme une taupe complètement aveugle. Fossa a dit que c’est une fille très intelligente.

De manière inattendue pour elle-même, Tora a été embarrassée, et en comprenant que son embarras était visible, elle devenait encore plus embarrassée – comme entrainée dans un tourbillon. Une situation idiote – à ce moment-là elle ne se comportait pas comme une fille très intelligente…

- Si je comprends bien, tu en as lu quelque chose, ou entendu quelque part. – Thomas a dit soit en demandant, soit en affirmant.

- Très peu. Très peu d’information. Mingues a dit que commandos sont un groupe très fermé, et puisque c’est justement eux qui s’occupent du sujet du progressisme, en envoyant leurs rapports directement au Conseil, donc…

- Ce n’est pas tous les rapports qui sont envoyés au Conseil. Et même pas la plus grande partie. – Thomas l’a interrompue.

- ? Comment est-ce possible ?? – Tora a été déroutée. – Ca se trouve que vous possédez l’information de façon monopole ? Mais pourquoi ? Quel sens ?

- C’est une des conditions que j’ai posé au moment où j’ai accepté d’amener le premier groupe des futurs commandos chez Bodhi.

Diable. Tora a compris seulement à ce moment-là qu’elle n’écoutait pas des discours et des points de vue différents, mais était en train de communiquer avec la personne réelle qui affirmait avoir fait une formation chez Bodhi et les dragonneaux – aussi bien tout seul, qu’avec le premier groupe de commandos. C’était justement lui – cette personne (c’est qui ces deux-là ?). Pour la première fois Tora entendait parler des rencontres avec Bodhi pas dans des inclinations poliment alléguées, mais de façon affirmativement catégorique. Elle avait la sensation de tomber dans un puits (une comparaison idiote – qui sait comment se sent –on en tombant dans un puits).

- Pour elle, tout ça c’est des racontars, - l’un des hommes a dit.

Sa voix n’était pas exactement bienveillante…

- Et toi, tu es qui ? – Tora s’est adressée à lui, un peu gênée.

- Et oui, la plus grande partie de l’information est retenue par nous, commandos, - Thomas a continué, comme en ignorant sa question. – Tu as fait un stage de deux ans dans un des centres de sélection, et bien que cela ait été une connaissance très superficiel, on pourrait même dire, facultative, néanmoins tu as pu te rendre compte du fait qu’il existait une certaine limite, derrière laquelle les non commandos ne pouvaient pas être admis.

- Un des centres de sélection… tu parles de quoi ? – Tora a demandé, confuse.

Thomas a souri.

- Un centre de sélection donc… je n’y ai jamais pensé – je croyais … je prenais tout pour l’argent comptant. Que c’était quelque chose de sorte de cours de formation continue où les jeunes collaborateurs des instituts sont envoyés.

- En partie seulement, - Thomas a continué. – En partie, c’est vraiment des cours de formation continue – les étudiants acquièrent des compétences qu’ils ont peu de chances d’apprendre ailleurs : l’élimination impeccable des émotions négatives, les premières expériences de plongée dans des rêves conscients, l’entrainement physique très avancé, comprenant les savoir-faire de lavage corporel avec des perceptions éclairées, l’atteinte du fond éclairé ininterrompu, et bien sûr, tu devrais t’en souvenir très bien, les pratiques de renforcement de sincérité ( et oui, zut… ça je m’en souviendrai toute ma vie… ) et l’accomplissement des assauts continues, durant des journées et nuits entières, et beaucoup d’ autres choses. Tout ça est trouvable nulle part ailleurs sous une forme aussi concentrée. Tous les divers sans exception, qui travaillent dans les huit groupes, et beaucoup de ceux qui bossent dans des instituts, et même certains de ceux qui n’ont aucun rapport avec le métier de chercheur des espaces d’états, ont fait un tel stage. Par exemple, Pourna que tu connais a aussi fait un stage chez nous.

- Wow ! – Tora a été vraiment étonnée. – Ça, c’est une surprise… elle se comporte tellement discrètement, je dirais… imperceptiblement…

- Et en même temps, c’est un centre de sélection. Nous recherchons de nouvelles personnes – tout le temps, constamment, partout – les plus douées, les plus sincères (ben… c’est sûr alors que ce n’est pas moi…) qui peuvent devenir commandos.

Tora a même perdu le souffle.

- Thomas…

Tu pensais quoi ? – Il a ri. – Tu croyais sérieusement qu’on prendrait un poussin qui n’est pas encore sorti de son œuf pour le mettre d’abord dans l’équipe de divers et ensuite dans cette expérience, qui est susceptible de tourner toute l’histoire de l’humanité dans diable sait quel sens ?

Je crois que c’est la manifestation du SDPI. Et oui, justement – es de pe i – le sentiment de sa propre infériorité, - le deuxième homme a dit. - Elle n’ose pas se prendre pour quelqu’un qui peut se distinguer parmi tous de par sa sincérité, son aspiration à la clarté, à des PI. Elle souhaite se prendre pour une souris – c’est plus tranquille comme ça, et oui ma fille, je suis d’accord, c’est plus tranquille – tu restes dans ton coin sans mettre ton nez dehors, et les grands messieurs et mesdames décident tout pour toi, n’est-ce pas ?!

Vers la fin de la phrase sa voix devenait de plus en plus forte, et quoiqu’il ait eu l’air un peu menaçant, Tora s’est sentie plus calme qu’au début de la rencontre.

- Tu n’oses pas te dire : « je suis celle qui prend des décisions. Je suis celle qui est responsable de l’affaire. Je suis celle de qui dépendra pas seulement mon avenir à moi, mais l’avenir de cette putain de Terre, de ces putains de gens, formidables et passionnés ». Tu ne fais pas partie de ceux qui souhaite qu’on lui confie à prendre des décisions, qui devrait tout calculer, compter, ressentir, et ensuite venir pour dire : « j’ai décidé –on fera ainsi ». Et tout donner, TOUT, soi en entier, toutes ses forces, tout dont une personne est capable, et même plus, pour atteindre le résultat, pour arriver à des nouveaux espaces de dévouement, de clarté, de perceptions éclairées connues et pas.

- Il s’appelle Moran, - Thomas a placé son mot tout à coup. – Marty Moran.

Tora s’est sentie encore pire. Il ne manquait que cela – Moran en plus. Pour elle Moran était toujours quelque chose d’abstrait, seulement le nom sur la couverture d’un ouvrage fondamental sur l’intégration des perceptions des museaux de la Terre, rempli de méthodes élaborées de façon tellement minutieuse, de fixations de perceptions tellement soigneusement précises, que seulement celui, qui a fait que ça toute sa vie, peut décrire.

- Dis, Moran…, - Tora a prononcé de façon expressément réfléchie, - donc, toi… quand tu te mettras dans le grand pieu de notre expérience, tu tireras la couverture du côté des perceptions des museaux de la Terre ? Dans cette expérience tu essayeras de prendre tout ce qui est possible pour trouver l’occasion du contact bilatéral conscient avec ce tigre bizarre et ce dauphin ?

L’autre homme a éclaté de rire, Thomas a montré son pouce à Tora, et Moran a juste renâclé.

- Il le fera, n’en doute pas. Merk. – L’autre homme s’est introduit.

- Hein…, - Tora a grogné, presque vexée. – Toi tu es aussi…

Avec ces paroles, tous les trois se sont mis à rire, et elle ne s’en est pas retenue non plus.

- Ne dis pas : « J’ai lu ton livre « Les particularités de la pénétrabilité résonnante des couches supérieures » - tout le monde l’a lu, nous l’avons tous lu, - il a rajouté.

- Et, naturellement, toi tu tireras la couverture du côté des recherches des moyens d’atteindre Bodhi et les dragonneaux ?

- Pas seulement. Je voudrais, par exemple, rester assis à côté de Ramakrishna, le mater ? Je voudrais voir Vivekananda en chair et os. Ecouter Bouddha Gautama. Je veux beaucoup de choses.

- Ça sonne fantastique…, - Tora a murmuré.

- on m’a dit la même chose quand j’essayais d’atteindre Bodh, - Thomas a intervenu. – Mais c’est encore plus fantastique, à mon avis, qu’est la supposition que de telles personnes comme Ramakrishna, don Juan, Gautama ont pu tout simplement « mourir ». Donc – le progressisme. – Il a posé une jambe sur l’autre et s’est mis à raconter.

- On croit qu’aujourd’hui on connait douze civilisations dans d’autres mondes, n’est-ce pas ? Oui, - il a répondu lui-même, sans attendre la réponse à Tora. – Je ne vais pas rentrer dans les détails et je parlerais tout simplement « d’autres mondes », sans les distinguer selon leurs caractéristiques. Les akraniens, les éthers, les seyens… tu les connais tous. Mais en réalité ce n’est pas exactement comme ça…

- C’est pas DU TOUT comme ça, - Merk a intervenu.

- En réalité, nous connaissons maintenant dix-sept civilisations. Nous n’annonçons pas pour le moment l’existence des cinq parmi elles, parce que l’ensemble de problèmes survenus lors des contacts avec elles dépassent le degré raisonnable, auquel on peut parler du « contact ». D’abord c’est le problème de compatibilité, ou plutôt d’incompatibilité des perceptions, que nous devons intégrer en nous, pour faire partie de ce monde. C’est un des problèmes fondamentaux, qui, à vrai dire, n’a pas de rapport direct avec le progressisme, puisque ce dernier c’est l’influence effectuée sur les êtres des mondes, dans lesquels nous avons réussi à établir l’intervention. Néanmoins, les progresseurs s’occupent de ce problème aussi, car sa résolution réussie mènerait à de nouveaux contacts, et chaque nouveau type de contact ce n’est pas seulement des recherches et la présence potentielle des pratiquants dans d’autres mondes, mais aussi l’enrichissement de notre propre expérience.

- Mais comment l’incompatibilité se manifeste ? – Tora a demandé.

- Il y a plusieurs options, - Merk a étendu la main et s’est mis à plier les doigts, - lors de l’intégration d’une telle perception incompatible (nous appelons de telles perceptions « des yurassiks »), les liens entre d’autres perceptions, qui semblent reliées de façon stable, peuvent être perturbés pour nous ne savons pas quelle raison. En pratique, ça fait comme si tu perdais soudainement ton ouïe, ou ta vue, ou ta connaissance, ou – ce qui est beaucoup plus dangereux – ton bon sens. Si nous n’avions pas fait autant d’attention à la sécurité, nous aurions pu payer cher pour la découverte des yurassiks… La deuxième option de l’incompatibilité – lors de l’intégration d’un yurassik, la capacité d’intégrer d’autres perceptions diminue da façon dramatique, ou – ce qui est encore plus dangereux – la capacité de distinguer des perceptions déjà intégrées. La troisième…

- Plus tard, Merk, plus tard… - Thomas l’a interrompu. - Parlons maintenant d’autres problèmes – ceux du progressisme. Tu te rappelles le roman des frères Strougatski « Il est difficile d’être un dieu » ?

- Oui, je les aime bien, j’ai lu tout ce qu’ils ont écrit.

- Puisque à cette époque les gens ne pouvaient pas imaginer d’autre type de contact, que celui lors de vols spatiaux, la science-fiction était donc en conséquence. En réalité, tout s’est avéré différent. Si les Strougatski percevaient le problème principal du progressisme dans l’opposition aux manifestations de la société sous-développée, archaïque, guerrière et dogmatique, le problème principal a été de sorte complètement différente – pas sociale, mais herméneutique. Ce n’est pas compliqué pour nous de communiquer avec eux, ce qui est compliqué c’est de comprendre comment communiquer, et – quoique ça puisse paraitre risible – avec qui communiquer exactement. Le plus drôle … c’est d’ailleurs seulement maintenant qu’il nous parait drôle, et à l’époque on ne rigolait pas… l’exemple le plus démonstratif, je dirais – notre première tentative – les akraniens. Il parait –quoi de plus simple – ils étaient là, les êtres ressemblant quelque part aux crabes, ils courraient sur des cailloux, la mer les léchait. La présence apparente des relations sociales entre eux, il y avait même des traces évidentes d’un changement conscient et délibéré d’environnement – vas-y, concentre-toi sur la pénétration chez eux, grâce aux rêves conscients, elle se faisait extrêmement facilement, tu intègres les perceptions et tu mènes la procédure de Jenkins… tu sais ce que c’est ?

Probablement, c’était une question rhétorique, mais Tora a répondu néanmoins.

- En gros, quand j’avais mon stage chez les commandos, nous avons eu deux trois plongées, pendant lesquelles on nous a appris cette procédure – une fois par plongée.

- Deux trois fois ! – Merk s’est exclamé. – Thomas, quel blasphème… à quoi bon ? Qu’est-ce qu’on peut apprendre en deux trois fois ? J’ai mené la procédure de Jenkins mille fois, peut-être, avant de commencer à m’y connaitre…

- On ne peut pas se pendre sur toutes les branches. – Thomas parlais, étant apparemment très sûr d’avoir raison. – On ne peut pas englober toute l’immensité en deux ans.

- Cette procédure consiste en un ensemble d’actions formelles dont les résultats permettent de juger – s’il existe le contact bilatéral ou pas. Autant que je sache, Jenkins était un mathématicien qui, il a y une centaine d’années, a fait des calculs archi-compliqués, en utilisant la théorie du chaos, la théorie des probabilités, l’informatique, l’herméneutique, et dieu sait quoi d’autre, et a réussi, finalement, à élaborer un tas de critères formels de la présence du contact, ensuite ce n’était plus difficile de penser aux actions elles-mêmes.

- Oui, c’est correct. – Thomas a confirmé. – En principe, nous faisons souvent des erreurs en utilisant cette procédure, pourtant personne ne souhaite l’améliorer, puisqu’il n’y a pas de sens – ça devient clair assez vite – si le contact existe ou pas. Bien… Le contact a été établi, nous nous sommes mis à nous examiner mutuellement, tout était parfait – article suit un autre, mois par mois, les enfants jouaient avec de petits crabes en peluche, les xenologues écrivaient des thèses sur les spécificités de la structure du corps de crabe, et tout à coup il a apparu un petit article dans « Les ressources » - les crabes ne comprenaient rien – étant stupides comme des pieds. Aucun contact n’était possible, ni imaginable. L’auteur a même subi un peu de pression, la question de son incompétence a été soulevée, genre « c’est qui cet auteur ? ». Mais l’auteur était un diver-commandos expérimenté. Il a refusé de participer au « Zoo », il a tout simplement accompli quelques dizaines de plongées avec ses amis et a trouvé la réponse : ceux avec qui nous communiquions n’étaient pas des crabes, mais ce … que nous considérions comme l’océan ! C’était impossible à croire, et c’est ce qui constitue le problème numéro deux – d’abord, on se bat comme des forcenés, pour comprendre ce qu’on peut prendre pour des êtres dotés de la conscience, parmi les choses qu’on perçoit, et ensuite on se démène pour croire à ce qu’on obtient. Parce que ce n’est pas de l’humain du tout, c’est tout à fait autre chose, notre esprit n’est pas habitué à de telles choses, notre distinction ne fonctionne pas, surtout dans les conditions où on ne se perçoit pas de façon très sobre dans la conscience transformée par des perceptions étrangères.

- Finalement, il se trouve que « l’océan » se présente comme des flux non miscibles, des courants qui possèdent une individualité ? – Tora a dit.

- En gros c’est ça, - Merk s’est levé du fauteuil et a commencé à faire des squats pour dégourdir les muscles. – Plus précisément, les courants n’étaient pas complètement miscibles – ils se mélangeaient partiellement, et c’était là le côté physique de ce qu’on pourrait appeler leur communication entre eux. Nous examinons les akraniens depuis des dizaines d’années déjà, mais nous avons toujours plus de questions que de réponses – par exemple – comment ils arrivent à échanger l’information en l’espace de quelques secondes à n’importe quelle distance – de sorte que deux « courants » peuvent « communiquer » sans délai, même s’il y a des milliers de kilomètres entre eux. Il existe le point de vue comme quoi le mélange des courants n’est pas tellement une fonctionnalité communicative, mais plutôt métabolique, et la communication ne se passe pas par l’échange d’information, mais par l’échange d’états, qui sont interprétés par eux comme des messages.

- Les crabes étaient qui alors ? – Tora a demandé.

- Les crabes. Oublie-les. Le problème numéro trois, - Thomas a continué, - a un caractère progressiste particulièrement bien défini. Admettons que nous avons trouvé une civilisation avec laquelle on trouve un langage commun. Admettons que nous avons défini leur niveau de développement selon une des échelles élaborées. Admettons que nous avons trouvé de tels représentants de cette civilisation qui soient intéressés à la culture des perceptions éclairées…

- Et pour eux les perceptions éclairées sont les mêmes que pour nous ? – Tora l’a interrompu.

- La question n’a pas de sens, - Thomas a été plus vite que Moran. – Les perceptions sont ce qu’elles sont, et ne peuvent pas être autre chose. Par exemple, la perception du plaisir est la perception du plaisir, et pas autre chose. Il y a une certaine tautologie… non, je dirai comme ça. Si un certain être est capable d’éprouver le plaisir, cela veut dire qu’il est capable d’éprouver une des perceptions éclairées. Il n’est pas aussi facile qu’on croit de s’assurer qu’il éprouve justement le plaisir. Bien qu’on ait étudié le plaisir, aussi bien qu’un tas d’autres PI, de façon très méticuleuse, nous avons des experts pour chacune d’entre elles, ce n’est pas dit que l’autre être a fait un tel travail. Imagine c’est comme si on est entré en contact avec une civilisation qui représente l’humanité d’il y a cinq cents ans. C’étaient des gens très rares qui éprouvaient et examinaient des PI, en sachant les distinguer et les décrire plus ou moins bien. Comment pourrais-tu comparer les descriptions dans de telles conditions ? Comment utiliserais-tu la compatibilité résonnante ? Mais c’est une autre question, maintenant il ne s’agit pas de ça. Donc, si un être est capable d’éprouver du plaisir, cela veut dire qu’il l’éprouve en effet. Autre question – si ce plaisir est attirant autant pour l’autre être ? En d’autres termes – nous, les gens, en observant nos désirs, arrivons à la conclusion que les PI sont les choses les plus agréables que les gens peuvent avoir. Mais est-ce que ce côté agréable porte un caractère universel, ou bien est-ce une particularité purement humaine ? Jusqu’à présent, il n’y a pas de réponse unique à cette question. Plutôt oui – le côté hautement agréable des PI a un caractère universel, et si c’est vraiment comme ça, nous aurons alors une perspective grandiose devant nous, puisque dans ce cas-là les gens et les êtres des autres mondes obtiennent finalement quelque chose d’unie, quelque chose qui les réunit au plus haut niveau – les perceptions éclairées. Cela signifie que dans un état quelconque, inconnu pour le moment, nous pourrons non simplement se comprendre de manière quelconque, mais faire l’expérience de l’unité, l’unicité d’un niveau tout à fait nouveau. Je m’intéresse beaucoup au fait que le contact deviendra désormais possible non avec des êtres d’autres mondes très éloignés de nous naturellement, mais avec des animaux – les créatures qui nous sont extrêmement proches. Si tout va comme nous l’espérons, le contact avec les animaux comblera le chainon manquant dans nos recherches. Tout se simplifiera vivement.

- Donc, existe-il les raisons pour supposer que pour d’autres êtres les PI sont aussi hautement attirantes ou pas ? –Tora a senti que son intérêt du progressisme, ayant été quelque part romantiquement flou, commençait à acquérir des traits concrets, et suite à ça son intérêt ne faisait qu’augmenter. Au moment où elle s’est distraite de la conversation pour une seconde ou deux, il lui a paru impossible que la vie ait pu tourner de sorte de laisser passer tout ça de côté.

- Oui, il y a des raisons. Au minimum, dans plusieurs mondes nous avons trouvé des pratiquants qui se sont mis à la pratique intense et sincère de l’exercice des PI. En même temps, selon nos critères, ces personnes sont, en moyenne, considérablement en avance dans leur développement, par rapports aux autres représentants de leur civilisation – mais nous jugeons, bien sûr, selon nos critères. Il existe beaucoup de choses indéfinies.

- Si de tels pratiquants existent…, - Tora a réfléchi, - écoute, du moment où nous pouvons aller chez eux, pourquoi dans ce cas-là ils ne pourraient pas apparaitre ici ?? Ce serait super – nous irions chez eux, et eux, ils viendraient chez nous.

- Bah …- Merk a dit pensivement. – Il ne doit pas y avoir de différences principales dans la circulation chez nous à partir de chez eux – aussi bien que pour nous, ils doivent par un tel ou tel moyen pouvoir saper la position habituelle de la conscience distinctive, choper un des flux entrainant… apprendre à fixer leur conscience dans des positions intermédiaires… en gros, faire la même chose. A présent, nous ne sommes qu’au tout début – aucun de nos protégés n’a atteint une telle liberté de ses mécontentements et une telle expérience des PI intenses pour devenir apte aux voyages. Ça me démange beaucoup aussi, de voir – comment ce serait – un être d’un autre monde chez nous ici… on verra bientôt, j’espère.

- Et ils sont nombreux – ces pratiquants des autres mondes ?

- Non. – Thomas a secoué sa tête. – Ils ne sont pas nombreux. Par exemple, j’ai seulement neuf protégés. Nous ne savons pas pour l’instant de les transférer l’un à l’autre –c’est d’ailleurs encore un autre problème purement progressiste. Chacun des progresseurs est comme « projeté » sur un pratiquant potentiel quelconque - ou c’est même mieux de parler de la résonnance des perceptions qui permet de s’accorder l’un à l’autre. On peut compter sur les doigts des exemples où un pratiquant d’un autre monde est géré par deux divers. Cela complique les choses.

- C’est très … très intéressant ? – Tora a regardé Thomas dans les yeux avec anticipation et excitation, - de s’occuper des pratiquants des autres mondes ?

- J’éprouve à leur égard la sympathie et le dévouement. Plus précisément, NOUS éprouvons le dévouement, - Thomas a corrigé. – Seulement les gens ignorants croient que puisque ces êtres proviennent des autres mondes, et en plus « des rêves conscients quelconques », et même pas les êtres humains, et parfois même très éloignés des êtres humains, cela alors n’a l’importance qu’en pure théorie. Ce ne sont que des restes de la xénophobie, bien sûr. Les personnes ignorantes se positionnent toujours au centre de l’univers, et dans leur imagination le monde entier tourne justement autour de leur personne archi précieuse. En plus, plus stupide est la personne, plus importante elle se croit. On a commencé par la Terre – le centre de l’Univers, avec le Soleil et les Etoiles tournant autour d’elle. Ensuite, on a considéré les noirs comme des personnes inférieures, capables seulement d’êtres esclaves. Et bien sûr, nous avons toujours considéré les enfants comme des appendices déficients des adultes. Et d’autant plus, on croyait que les animaux sont en quelque sorte des jouets peluches, conçus pour le plaisir de l’homme. On y croit toujours. Pourtant, c’est dangereux.

- Peut-être, tu veux dire que ceux qui ont été pris pour des appendices inférieurs déclenchaient immanquablement la guerre, tôt ou tard, pour leurs droits ? – Il a paru que Tora a commencé à comprendre ce à quoi elle n’avait jamais pensé auparavant. – Oui… des esclaves faisaient des émeutes, et la structure esclavagiste de la société s’est écroulée. « Des races inférieures », genre les Hindous, se sont rebellées dans leur pays, et « la race supérieure » des Anglais a été massacrée au dix-neuvième siècle. Il y a eu beaucoup de victimes… Et au vingtième siècle la race « supérieure » des Allemands s’est confrontée au reste des « inférieurs », et un peu plus tôt les prolétaires « supérieurs » se sont opposés aux bourgeois « inférieurs ». Par conséquent – des dizaines de millions de cadavres. Des musulmans « supérieurs » ont décidé de consolider définitivement leur domination parmi « le mal » occidental. Un milliard. La guerre des enfants « inférieurs » avec des adultes « supérieurs » a fauché huit millions déjà – presque toute la population de la planète. Et si… admettons … les animaux « inférieurs » déclarent la guerre aux humains ? – Tora réfléchissait. – Il est difficile de renverser le point de vue habituel concernant les animaux comme des jouets poilus sous-développés… même maintenant, lorsqu’il est clair que les animaux sont beaucoup plus conscients que nous croyions, il est quand même difficile de se mettre à les considérer comme des êtres susceptibles de revendiquer leurs droits, les droits de vivre sur cette planète selon leurs représentations…

Le silence s’est installé pour une minute. Tora a posé son regard sur le kinite, en caressant ses facettes bleues mattes.

- Je n’arrive pas à imaginer que les animaux peuvent devenir nos ennemis. Cela parait tout à fait impossible. Ils sont tellement amicaux… tout en étant… différents… des chiens, des dauphins, des pieuvres, des chevaux… il est impossible de les imaginer agressifs. Certains animaux sont indifférents vis-à-vis de l’homme, mais même eux, je ne peux pas les imaginer agressifs. Mais si nous commençons à les détruire, au moment où ils ont eu la possibilité d’avoir conscience de soi… Non, qui pourrait commencer à les détruire ? C’est absurde. Pourtant, je crois que l’humanité a eu de la chance, vu que les animaux ont accompli un saut aussi révolutionnaire après, et pas avant que les gens prennent conscience de leurs perceptions éclairées en tant que valeur de premier ordre.

- Bien sûr, - Thomas a accepté, - c’est très peu probable qu’il apparaisse un conflit entre les humains et les animaux, en plus, le niveau technologique permet aux gens de se sentir en sécurité relatif, et l’attitude envers les animaux dans le monde moderne est telle qu’il est impossible de trouver au moins une personne qui n’éprouve pas à leur égard la sympathie, la tendresse. Néanmoins, je crois qu’une telle vision où des animaux sont considérés comme des appendices défectueux de l’environnement est potentiellement dangereuse. C’est pourquoi au moment où (et à condition que) nous pourrons établir un contact conscient, il nous faudra faire des efforts pour en informer l’humanité en détails, et commencer à former une nouvelle culture de relations avec des animaux.

- Et quant à la xénophobie ?

- Ben… bien que ça fasse plus de cent ans que nous habitons dans le monde où les gens peuvent aspirer aux PI et les atteindre, même aujourd’hui beaucoup n’arrivent pas à comprendre que ces êtres là-bas ne vivant pas « dans des rêves » - c’est tout simplement que le rêve conscient est indispensable pour les gens – surtout au stade initial, le temps que nous sommes des êtres aussi imparfaits et mécontents – surmonter sa stupidité, sa conscience distinctive pourrissante et atteindre les mondes où ces êtres habitent. Il faut du temps, beaucoup de temps et de travail, le temps que l’humanité grandit ?? de ses culottes de bébé.

L’histoire du monde ne fait que commencer au fond, mais c’est une nouvelle histoire –celle sans émotions négatives, sans xénophobie, c’est pourquoi la vitesse de l’évolution de l’homme doit se multiplier par dix, par cent, en comparaison avec les siècles précédents. C’est ce que nous allons voir. Je souhaite VRAIMENT que ça se passe ici, sur soi-disant « la Terre ». Mais maintenant – toutes ces années passées à m’occuper des pratiquants des autres mondes j’éprouve à leur égard le dévouement aussi considérable. Je vais me battre pour eux. Nous allons nous battre. Et pour éliminer les préjugés - le moyen le plus efficace, à mon avis, est la vie commune, la créativité commune, les recherches communes. Il faut arriver à pénétrer au plus vite les vies les uns des autres – régler la machine de voyage des gens dans d’autres mondes, et celle de leurs voyages chez nous - pas pour tout le monde, bien sûr, mais seulement ceux qui ont grandi assez pour acquiescer les idées de la pratique…

- Non, ça ne va pas comme ça ! – Tora l’a interrompu. Elle a sursauté de sa place aussi, a poussé Merk, qui a roulé par-dessus la tête, et en bondissant vivement, s’est relevé sur ses jambes. – Combien de temps ça fait que tu t’occupes d’eux ? Combien de temps tu le feras encore, jusqu’à ce que tes protégés ne deviennent au moins des queues, sans parler qu’ils deviennent des museaux ? Car le poids des concepts est énorme, figure-toi – imagine que tu es une personne assez avancée pour son temps – le quinzième siècle, admettons. Autour de toi – la prédominance cauchemardesque des superstitions, de la stupidité et d’autres merdes. Et là, il apparait « des dieux », soi-disant, qui te racontent beaucoup de choses intelligentes, indiscutablement, résonnant en toi avec des éclats des perceptions éclairées. Toi, tu, - Tora a indiqué Moran avec son doigt, - communiques avec eux, et il te semble qu’ils ont sans aucun doute raison, tu es réjouissante, dévouée. Et oui, on peut l’imaginer. Bien sûr, il y avait des gens au Moyen Age qui pourraient aspirer à des PI. Mais quoi après ? Les dieux partent, et tu reviens dans ta caverne – chez tes contemporains. La pression de tous les concepts augmentent lourdement, des doutes, des peurs, des pensées sceptiques font le jour… on n’ira pas loin comme ça.

Tora s’est accroupie à côté d’un grand labradorite. Elle aimait réfléchir en regardant ce museau, scintillant à la lumière éparpillée.

- Rappelez-vous par quoi Bodhi avait commencé. Il recherchait, bien évidemment, des museaux et des dragonneaux, mais ils ne venaient pas en masse – mais un par un – progressivement. En même temps, il recherchait durant presque toutes les journées entières des réfugiés, pour communiquer avec, il créait les moyens de recherches – un site, des livres, traductions en d’autres langues, il construisait des hameaux de museaux. Bien sûr, les porteurs et les créateurs de la nouvelle culture étaient les museaux et les dragonneaux, mais le fait que la couche sociale, constituée des réfugiés, existait était primordial ! Des réfugiés recherchaient d’autres réfugiés – en outre, même maintenant notre société n’est pas une société uniquement des museaux et dragonneaux ! Pendant la guerre et aujourd’hui, le fondement de notre société, la base de notre force est justement les réfugiés et les queues. Les museaux, les dragonneaux, les commandos sont la lame du rasoir, mais le rasoir lui-même est justement eux – les réfugiés. Les dédaigner veut dire agir de façon très inefficace. Si toi, Thomas et les commandos qui travaillent avec toi, si vous voulez vous impliquer justement dans l’éducation des museaux dans de nouveaux mondes – c’est super, à chaque fois que j’y pense, j’ai envie d’escalader des murs par enthousiasme, mais moi… j’éprouve l’enthousiasme et la joie par moins forts en imaginant me mettre à lutter pour la création de ma société des réfugiés dans ces mondes-là. Toi, non… vous tous, vous êtes d’accord avec moi ? D’accord avec ce que je dis ?

- Oui, on est d’accord. - Moran a fait un geste avec ses mains. – Nous sommes totalement d’accord. Le problème n’est dans le fait que nous ne comprenons pas l’importance de la société des réfugiés. Le problème c’est que nous avons peu de forces pour le moment. Nous ne faisons que construire la route pour l’instant. La conquête de l’Amérique par les européens a commencé en 1492, mais il a fallu encore deux cents ans avant d’avoir une voie plus ou moins battue à travers l’océan. Nous ne faisons que commencer à découvrir de nouveaux mondes et nouvelles civilisations. Nous commençons justement à les comprendre. Et, bien évidemment, quand il s’avère que nous découvrons des civilisations qui nous ressemblent beaucoup et qui nous sont très proches, on a très envie d’y trouver justement un museau, parce que… tu dis vrai des réfugiés, mais tu oublies que la société des réfugiés n’est presque pas capable de vivre tout seul en tant que telle. Avec Bodhi tout a marché justement parce qu’il était là, ce même Bodhi. Parce qu’il a réussi à trouver les premiers museaux et dragonneaux, qui sont devenus, par conséquent, le chainon créateur, le noyau, le diapason de la nouvelle société. Sans leader – la société des réfugiés n’existerait pas. Ces deux directions donc doivent se développer en parallèle, et nous n’avons pas assez de bras. Super – tu pisses de joie en pensant aux réfugiés. Super ! En avant ! Occupe-toi de ça. Trouve-toi des partenaires. Rassemble un groupe – en ce moment nous avons huit groupes de divers. Parmi eux seulement deux se composent des commandos, en plus quelques commandos travaillent dans d’autres groupes. Trouve du monde, aussi passionné que toi par l’idée d’éducation de la société des réfugiés dans d’autres mondes. Par exemple – des seyens, des kaans, des aounts - des gens ordinaires, presque comme nous, ou tout à fait comme nous. Tu te rappelles combien il y avait… ah, tu ne te rappelles pas. Vous vous souvenez, - il s’est adressé à Merk et Thomas, - du bruit que ça a fait quand on a trouvé les seyens et les kaans ? Pendant des centaines d’années les gens fantasmaient – de quoi auront l’air les extraterrestres ? Finalement, nous avons trouvé d’autres mondes, et il s’est avéré que « les extraterrestres » peuvent être incroyablement différents de nous, comme les éthers, ou bien nous ressembler parfaitement ou presque, comme les seyens ou les kaans. Voilà, - il a continué, en se retournant vers Tora, - tu as deux mondes. Aucun souci de compréhension mutuelle, pas de barrière de langue…

- D’ailleurs, comment ça se fait qu’il n’y a pas de barrière de langue ? – Tora l’a interrompu.

- Ben, ce n’est pas plus étonnant que le reste. Cette question rejoint étroitement la question suivante : où physiquement se trouvent ces mondes.

- Oui, et ça aussi – comment comprendre tout ça – ils doivent se trouver QUELQUE PART, je veux dire – il doit y avoir des coordonnées physiques de ces endroits, c’est quoi, d’autres planètes ?

- Non, - Thomas a éclaté de rire, - l’idée des autres planètes s’est épuisée il y a deux ou trois cents ans en arrière. Comment, tu ne sais rien du tout de l’astronomie ? Je sais bien que, à vingt ans et des poussières, il est peu probable que tu sois experte en théorie des cordes, mais les représentations les plus basiques du monde autour…

- Je sais très peu, - Tora a éprouvé de la gêne, elle l’a éliminée pour générer l’anticipation. – C’est comme ça, il n’y a rien à dire. Mais ce dernier temps je lis beaucoup, je n’arrive pas à m’arrêter.

- Tu lis quoi ?

- Depuis ces deux dernières années j’ai lu beaucoup de livres en anglais et allemand – j’aime apprendre des langues, je veux me mettre au japonais. En général – je lis des bouquins populaires scientifiques sur l’histoire, l’astronomie, la biologie, la biochimie. Plus je lis, plus j’apprends, plus forte est l’envie de continuer à lire. Ce dernier temps je me suis mise à lire des bouquins basiques sur les maths et la physique. Dès le début – j’aime comprendre sans hâte, en réfléchissant, les bases de la physique quantique, la théorie de la relativité, résoudre des problèmes. L’envie de lire et d’apprendre de plus en plus était si forte, que je suis même tombée malade – j’avais cessé de contrôler la présence du fond éclairé, j’avais laissé tomber les pratiques formelles, j’avais arrêté de sauter et de courir, et il y a deux ans à peu près je me suis retrouvée vieille, froissée, malade, ayant perdu la tête d’envie d’acquérir de l’information, qui avait remplacé le désir joyeux et l’anticipation d’apprendre le nouveau. Mais ça va, - Tora a rigolé, - je me suis rattrapée, je me suis donné du temps, et là on m’avait proposé de rejoindre les commandos comme par inadvertance – sans crier gare - là j’ai beaucoup appris, et je ne ferai plus d’erreurs pareilles. Ça donne quoi donc avec les planètes ?

- Avec les planètes tout est simple – on a trouvé une quantité innombrable des planètes, y compris beaucoup ressemblant à la Terre, mais il n’y a pas de vie. Plus précisément – on n’a pas découvert de raisons de croire qu’elle y est. Alors, tout ce qu’on prenait pour « Cosmos » est applicable seulement à l’expansion humaine – si nous ne peuplons pas ces planètes, personne ne le fera. Mais les guerres ont éclaté, tout est allé au diable, les expérimentations avec « les états entremêlés » ont cessé, et même aujourd’hui elles n’ont pas été reprises, malgré le fait que les porteurs des savoir-faire et des technologies sont restés – en ce moment l’humanité est trop peu nombreuse pour soulever de tels projets. Remettons-le à l’avenir. C’est peut-être tant mieux – tu as dû lire comment s’est écroulé le Grand Collider au début du vingt-unième siècle ? On l’avait construit ensemble et on comptait sur une percée – on a eu la percée, mais pas celle qu’on voulait – dans une des expérimentations il a apparu des trous noirs microscopiques, et la moitié de la France s’est dépeuplée pour deux cents ans… c’est dangereux. Si on se remet à ressusciter ces technologies, ce ne serait pas sur la Terre sûrement. La Terre est unique, elle ne vaut pas toutes ces percées.

Thomas a avalé sa salive et a fait un geste à Moran, - raconte, toi, seulement sois pas trop long. En s’approchant du frigo, il a passé une commande sur le clavier. Quelques secondes plus tard, il avait entre ses mains un verre de jus de pastèque tout frais.

Moran a arpenté la pièce – d’un côté, puis de l’autre, et il a continué.

- Pour comprendre mieux tout ça, il faut que tu apprennes encore beaucoup de choses. Mais en gros, le Cosmos est vide. Pourtant les gens ne s’en sont pas souciés longtemps – d’abord, il y avait des guerres, et puis on a découvert d’autres mondes, en utilisant les rêves conscients. La question sur leur localisation physique est beaucoup plus simple que ce que ça peut paraitre à celui qui ne connait pas la théorie des super cordes. Les premières ébauches de cette théorie ont été proposées, il me semble, par Feynman au milieu du vingtième siècle, puis Vitten s’en est occupé sérieusement, et dans les temps modernes tout le monde s’en préoccupe, puisque avant que le Grand Collider n’explose, on a réussi à obtenir les confirmations tellement évidentes de cette théorie et des données expérimentales si passionnantes que, au moment où on a pu nous détourner de nos guerres et nous mettre au travail, nous avons avancé très loin. L’essence générale de la théorie des cordes t’est connue, je n’en parlerai pas, évidemment.

- Dans les GRANDES lignes, - Tora a confirmé. – On imagine une corde quelconque unidimensionnelle, et si une vague s’y met – c’est alors une particule unique élémentaire, s’il y en a deux – une autre particule, et ainsi de suite, par conséquent, les interactions et les transformations mutuelles de ces particules sont faciles à décrire en langue de ces fluctuations de cordes. Mais il en suit une telle mathématique que les dix années qui suivent, ça m’étonnerait que…

- Et oui, la mathématique est compliquée, mais nous la simplifierons, - Moran a dit assurément. – Cela arrive souvent – quand on débute et on manque de connaissance, il est difficile de trouver des descriptions simples, à ses débuts la mécanique quantique a été décrite aussi avec des équations de longueur deux pages chacune, ensuite, quand on a commencé à employer la théorie fractale de l’espace-temps, tout s’est simplifié. La théorie des cordes, ou plus précisément, la théorie la plus promettante des cordes O- guétérotiques, prouve que notre espace n’est pas tridimensionnel et n’est même pas de dimensions fractionnées, mais possède une topologie extrêmement compliquée. Extrêmement…, - il a eu l’air pensif, puis a continué tout de suite, - ben, le terme « la multitude de formes de Calabi–Yau » ne te dira rien…

- Non, Tora a éclaté de rire, - Rien.

- En gros, notre monde possède un grand nombre de dimensions entremêlées, d’ailleurs seulement quelques-unes d’entre elles se sont déployées. Autrefois, les gens avaient beaucoup de mal à s’habituer au fait que la Terre n’est pas plate, mais est une boule, ça leur paraissait le comble de l’absurde d’imaginer « des antipodes » exister quelque part, marchant « les jambes en l’air » sans tomber de la Terre. Ainsi il est très difficile de l’imaginer. Mais nous allons y arriver. Donc, l’essentiel dans tout ça c’est que dans tout ce schéma confus il y a des ilots de stabilité, et là où ils sont, la présence de la vie est possible et l’existence en général dans le sens où nous comprenons ce mot. De là vient une idée très intéressante …

- Moran…, - Thomas l’a mis en garde semi-sérieusement semi-plaisantant. – Tu n’es pas en train de donner un séminaire sur la théorie des super cordes. Abrège.

- Oui, je vais… l’idée est que si nous réussissons à évaluer la quantité des états stables à présent, nous pourrons prédire la limite supérieure – combien de mondes dans lesquels on peut rechercher des êtres vivants peuvent être découverts en général. Les rêves conscients ne sont qu’un moyen qui nous a été donné par la nature, dès la naissance, à l’aide duquel nous pouvons atteindre d’autres mondes en combinant des perceptions, c’est-à-dire d’autres zones stables dans les multitudes de Calabi-Yau. En réalité, il n’y rien de tellement étonnant, puisque si on prend l’ancien monde, quand les gens antiques construisaient les bateaux et traversaient l’océan pour découvrir de nouvelles terres, ils faisaient la même chose – en se servant de leurs mains et de leur imagination, leurs dons dès la naissance, ils construisaient des bateaux, se mettaient dedans et partaient – c’est rien d’autre que la combinaison de leurs perceptions – à savoir, leurs sensations. C’est tout simplement que depuis les temps préhistoriques nous sommes tellement habitués à diriger nos sensations qu’on a cessé de les percevoir comme quelque chose d’extraordinaire et de surprenant. Un nourrisson fait ce chemin de nouveau, c’est pourquoi les souvenirs de soi à partir du moment de la conception et lors de développement ultérieur nous rendent, entre autre, la capacité perdue de s’étonner des phénomènes si simples, en apparence.

- Je ne sais pas encore me souvenir de moi si loin…

- Tu apprendras. Ce n’est pas si difficile. Alors, un nourrisson est allongé dans l’herbe et perçoit quelque chose qu’il appellera ensuite « le ciel bleu ». Puis il fait « quelque chose », et cette perception disparait pour se faire succéder par une autre perception, qu’il appellera par la suite « la main obscurcit le ciel ». Ensuite il remarque le lien entre ses évènements, et puis – une fois grandi, il commence à mettre tout en mots – il dit tout simplement « j’ai caché le ciel avec ma main », et la surprise passe, entretemps, il ne se rend pas compte qu’il n’a aucune idée sur comment il fait exactement pour lever la main, tendre les muscles – il le veut tout simplement et ça se passe. C’est exactement la même chose dans les voyages dans les rêves conscients – cela nous est donné et nous l’utilisons – d’abord nous nous entrainons de nous endormir pas immédiatement, mais en prenant le temps, nous multiplions l’expérience. Puisque normalement les gens s’endorment et se réveillent ensuite le matin suivant – qu’est-ce qu’il y à comprendre… cependant lors de nos pratiques nous réveillons le pratiquant cent fois durant la nuit, et il acquiert une expérience concentrée, il se met à découvrir les étapes du sommeil, il les distingue, leur donne des noms, puis il trouve des étapes intermédiaires, et puis – vu nos capacités innées – nous apprenons non simplement à observer le processus, mais à y intervenir, et finalement, à le diriger. C’est la même chose avec les voyages dans les rêves conscients – pas à pas. Et à un moment donné, lorsque nos perceptions deviennent souples et élastiques, en y rajoutant une telle ou telle perception, il se découvre une nouvelle zone de stabilité – nous appelons cela « un nouveau monde s’est rassemblé ». Et ce monde correspond à celui qu’on pourrait calculer à l’aide de la théorie des cordes. Ainsi, les autres mondes ne sont pas dans le cosmos lointain – c’est le même monde à nous là-bas. Les autres mondes semblent être « là » physiquement, mais ils sont dans d’autres dimensions, là où on ne peut pas pénétrer dans notre état ordinaire, aussi bien que nous ne pouvons pas aller sur la Lune – pour aller sur la Lune nous devons combiner les perceptions de telle sorte qu’il faut ( nous appelons ça construire une fusée, un scaphandre, etc…). C’est la même chose avec d’autres mondes, à l’exception de combiner pas les sensations, ou plutôt pas seulement les sensations, mais tout l’ensemble de perceptions de cinq bandes, et pas seulement combiner mais aussi employer notre capacité innée d’intégrer les perceptions de ces bandes données à l’homme dès sa naissance. Tout est simple, comme tu peux constater, il n’y a pas de mystique, ni rien d’incompréhensible. Il faut juste s’habituer. On s’est habitué à la théorie de la relativité, même à la gravité newtonienne – on est obligé à s’habituer à tout, ce qui détruit nos idées préconçues sur le monde.

- Et quant aux langues ? – Tora a rappelé.

- Quand le monde se rassemble, il se rassemble tout entier. Et quand tu apparais dans un autre monde, tu y apparais entièrement, et pas en partie, par exemple. Si un éther apparait dans notre monde – j’espère, tôt ou tard, que nous apprendrons à les « inviter » chez nous – il n’apparaitra pas comme un être tel que nous le percevons quand nous tombons chez eux, mais comme un homme tout à fait ordinaire – tout simplement parce que justement cet ensemble de perceptions que nous appelons « un homme » donne la possibilité d’exister dans ce monde, de raisonner, d’éprouver des émotions, etc. Théoriquement, il pourrait prendre la forme de n’importe quel être de notre monde, mais seulement théoriquement… bon, on ne va pas entrer dans les détails. C’est pourquoi, en rassemblant ce monde-là, on acquiert automatiquement la possibilité de connaitre leur langue, la parler comme si c’était la nôtre. Ou plutôt – toutes leurs langues. Tu dois apprendre l’anglais ou le japonais, mais leurs langues tu les connais toutes tout de suite. Mais, sache que, - Moran s’est rejeté en arrière dans son fauteuil, - tout ce que je te dis, n’est même pas un exposé de vulgarisation scientifique, c’est un exposé extrêmement simplifié, parfaitement schématique. En réalité, tout est beaucoup plus compliqué, et bien sûr, plus intéressant, beaucoup plus intéressant !

- Je vois … fascinant ! Thomas, quoi dons avec les seyens et ma participation ?

- Mais quoi  - la même chose – cherche des partenaires – de nouveaux partenaires, qui ne sont pas encore devenus divers professionnels, ou bien embauche dans ton groupe ceux qui sont là… mais pas de mon groupe, bien sûr, - il a ajouté en rigolant, - et, en avant ! Ça sert à rien de parler ! Fais ! Donc, lève-toi, va-t’en d’ici et fais quelque chose, cherche les gens, occupe-toi d’eux, apprenez à travailler, à explorer ensemble. Maintenant tu sais que nous avons des centres de sélection – la formation des milliers de gens se passe là-bas, dont la plupart est, bien sûr, réfugiés, mais personne ne sait d’avance qui deviendra quoi, et à quel moment un réfugié pur-sang se transformera tout à coup en une queue ou un museau. Ou ne se transformera pas – personne ne sait.

- Et qui travaille avec les seyens actuellement ? – Tora s’est penchée légèrement en avant, comme si elle était sur le point de se lever pour filer chez les seyens.

- C’est plutôt moi et mon groupe, mais parfois d’autres y participent aussi. J’ai douze personnes pratiquantes par là. Tu peux les rencontrer, mais sois consciente qu’il faut contrôler l’intensité de communication avec eux.

- C’est-à-dire ?

- Si on passe trop de temps avec un novice ou un réfugié, il perd son autonomie, il commence à patauger dans l’amicalité, l’indécision, il se met à venir te voir comme une maman avec des questions au lieu d’essayer d’y répondre lui-même. Il faut les mettre dans de telles conditions, où ils ne pourraient pas te voir ni te parler trop souvent. Notre tâche est de trouver et contribuer au développement d’un être autonome et dynamique, ayant plein de désirs joyeux. En gros, je te conseille vraiment de travailler dans nos centres de sélection - avoir un peu de pratique dans la communication avec ceux qui y font des stages, leur apprendre et apprendre avec eux, en observant de près la manière dont se passe le processus de maitrise des mécontentements. En même temps tu peux y chercher du monde intéressant.

- Je veux ! Je veux tout ça, beaucoup. Même maintenant je veux plutôt aller dans un centre de sélection et pas attendre l’expérimentation. Je veux le proposer à Pourna. Tu dirais quoi si je le propose à Pourna ? Il me semble que ça puisse l’intéresser. Elle est un peu lente, comme si elle dormait, mais à des moments il me semble qu’elle ait l’énergie et la passion…

- Tu attends mon approbation ou quoi ? – Thomas l’a demandé avec insinuation. – Tu courras nous voir pour avoir des approbations ? Fais ! Lève-toi, lève ton petit derrière et fais ! Je viens de te dire. Fie-toi à ton bon sens, à tes pressentiments, à ton expérience, à tes perceptions illuminées, à tes désirs joyeux – fais. Fais des erreurs, tires-en des conclusions, fais-en d’autres, fais ! Il ne se passera rien si on reste ici à attendre des approbations les uns des autres. Tu penses quoi, que j’approuve tout ce que font, par exemple, les gars à Chok en ce moment ? Ou peut-être tu penses que j’approuve Kvace, Triks et Magnus, qui ont pris la décision de ne pas rentrer de la plongée et sont en train de s’occuper de leurs protégés en ce moment en mettant leurs vies en danger ? Non, je ne les approuve pas.

- Pourquoi ? Pourquoi tu ne les approuves pas ? – Tora a demandé, étonnée.

- C’est pas que je les désapprouve. Je ne suis tout simplement pas d’accord. L’approbation et la désapprobation n’est pas ce qu’on fait ici. Nous sommes tous ici des adultes, responsables, vivants et passionnés. Nous sommes guidés par nos désirs joyeux et nos PI. Nous faisons ce par quoi nous sommes attirés. Bien entendu, il y a un certain cadre qu’on élabore ensemble, mais il a un caractère très généralisé et il nous limite dans une très petite mesure, en gros. Si tu dis « Pourna » - prends-la. Fais des choses avec elle. Apprenez ensemble. Cherchez des divers expérimentés, qui collaboreront avec vous, demandez de la collaboration, allez la chercher – on ne donne pas d’aumône ici, chacun fais son devoir ici, mais chacun prendra plaisir de s’arracher de ses affaires pour aider une autre personne passionnée. Fais !

Sur le sentier, en rentrant dans son cottage, Tora sentait que tout avait changé. Justement tout. Son attitude à l’égard de Thomas – il a cessé d’être une icône, est devenu une personne vivante et proche. Cela s’est passé tout seul, d’un coup, Tora n’a même pas remarqué – à quel moment la distance entre eux a disparu – probablement au moment où il a fait un geste imperceptible avec son doigt sur l’escalier. L’attitude envers l’expérimentation a changé aussi. Si avant Tora se prenait pour une personne légèrement étrangère, qui avait été invitée, et puis on lui demanderait de partir, maintenant c’est devenu son affaire personnelle. Si, par exemple, on lui disait maintenant de rentrer dans son institut, ou à Chukhung, ou n’importe où – elle ne se tournerait pas en obéissance, mais se battrait pour sa participation - pour une raison quelconque le SDPI n’apparaissait pas lorsqu’elle imaginait qu’elle viendrait voir Mingues, Thomas, qu’elle s’adresserait au Conseil et, en regardant droit dans les yeux, elle réclamerait les réponses à ses questions.

La compréhension générale des objectifs de l’expérimentation a changé aussi. Le progressisme a cessé d’être une belle tâche abstraite – la passion que Thomas éprouvait, son dévouement envers les êtres pour lesquels ils se battaient lors de leurs plongées sont passés à Tora. Oui. De nouveau le dévouement. Il a apparu en plusieurs éclats pendant leur conversation. Des éclats vifs. Comme hier pendant la conversation avec Fossa.

Il y avait deux gars et une fille dans le cottage – ils jouaient aux échecs sans prêter attention à elle, en examinant une combinaison quelconque avec enthousiasme. Tora en était tout à fait satisfaite, elle a grimpé au grenier et s’est déconnectée du monde extérieur pour deux ou trois heures.

« 17 novembre 2010, midi.

Ça fait deux jours de suite que j’ai des éclats de dévouement. Après la conversation avec Thomas, Moran et Merk le fond éclairé est continu. Maintenant – lorsque je génère activement la dévotion, ses échos éclatent dans tout le corps, dans les parties différentes. Je peux même indiquer où exactement dans le corps la dévotion se reflète justement maintenant, je ne peux pas arrêter ce courant, il décroche tout, tout ce que « j’étais » auparavant, les larmes intenses n’arrêtent pas de couler, avec chaque éclat de dévotion. Le corps tremble et vibre un peu de façon continue, en fredonnant, le souffle accélère, devient lourd, la sensation de la température du corps est pas moins 39-40, le corps frissonne de temps en temps, j’ai envie de me tordre, me courber. Quand je rejette la tête en arrière – je ressens la chaleur dans le cou, le plaisir s’accentue, résonne avec les mots « essaye de se libérer » - quoi, où, pourquoi se libérer – je n’en sais rien, mais il y a le plaisir de quelque chose qui a envie de sortir. Il éclate tellement de PI que je ne peux pas dire exactement quoi résonne avec quoi, par quelles paires elles éclatent. Elles sont tellement nombreuses et vives, intenses, elles se sont entassées comme des lionceaux joviaux, en train de se mordiller les oreilles, se marcher dessus, se sauter les uns par-dessus les autres, se peloter et jouer. Les lèvres tremblent, le museau brûle, dans tout le corps des PI d’intensités diverses éclatent, la joie extatique d’un voyage infini. Tous les facteurs qui résonnaient auparavant avec des PI mises à part ont fusionné désormais en une seule image. Avant c’était des morceaux, maintenant ils se sont rassemblés en quelque chose d’entier, profond et insoutenable.

Toutes les PI se sont collées et se sont intensifiées. Il n’y a pas de limites du corps – tout ce que j’appelais avant « moi » s’est estompé, tout a été emporté par une vague de tempête, tout, sans rien laisser. Les pattes arrière tremblent, les frissons dans tout le corps, tout bourdonne et scintille.

Je répète la phrase incessamment « des nouveaux museaux, des nouveaux dragonneaux », la dévotion est hors limite. J’ai ouvert le livre de Isherwood sur Ramakrishna, j’ai lu pas plus qu’une page, le bourdonnement dans le corps est devenu insupportable. Des frissons sont passés et une vibration a apparu, résonnant très fort avec le plaisir, une grande vibration dans les pattes – dans les paumes des mains, puis elle s’est mise à se propager vers les coudes – la sensation ressemblant à celle qui se produit au moment où j’ai des fourmis dans la jambe, mais à ce moment-là c’est douloureux et désagréable, pourtant ces sensations-là sont insoutenablement plaisantes. Les doigts se sont figés comme aimantés, je ne pouvais pas les bouger, je ne pouvais que les tenir en l’air et sangloter. Quand je me suis mise à les bouger – la sensation 10 comme s’ils étaient aimantés, les frissons dans tout le corps, je transpire, je tremble, la fièvre n’est pas inférieur à 40, ensuite encore un centre de l’extase a éclaté – dans le ventre, un peu plus haut que le nombril, puis encore un troisième centre – dans les pattes arrière. Je sanglote, la sensation que je vais être déchirée, c’est impossible à supporter. La pensée « pourvu que les gars en bas ne m’entendent pas ». J’ai dit à haute voix «  des nouveaux museaux, des nouveaux dragonneaux », -« l’éclat » - mon corps s’est enflammée de l’intérieur, pour une fraction de seconde il a explosé de l’intérieur, les bouts des doigts se font ressentir distinctement – je ressens dix petits cercles, scintillant d’extase, d’une dévotion insoutenable.

L’intensité des sensations aux bouts des doigts est telle qu’une douleur lancinante apparait, mais même cette douleur augmente le plaisir. Le bourdonnement le plus intense, les frissons, la vibration 10 partant du bout du petit doigt jusqu’au coude – la bande de plaisir dans les deux pattes. Ensuite de nouveau les pattes arrière se sont mises à bourdonner, surtout la gauche. Je me suis allongée et je me suis rendu compte que je ne pouvais rien faire, je sanglotais sans pouvoir m’arrêter, c’était insoutenable. Les sensations étaient très distinctes, je ne me rendais pas compte – combien de temps tout ça durait. J’ai posé la question à haute voix : « Bodhi, qu’est-ce qui m’arrive ? », je répétais la question sans arrêt. La peur apparaissait – une peur étrange, bizarre, dense et pas effrayante, pas une peur du tout… est-ce que les PI extatiques se manifestent justement comme ça ? Mais comment vivre alors ? Comme des chiots des désirs joyeux gigotaient – ils voulaient se manifester, ils voulaient vivre. Quelques minutes plus tard, les sensations insoutenables ont disparu aussi brusquement qu’elles étaient apparu. Après ça – le sérieux, le plaisir et la dévotion en fond éclairé, mais ce FI étai très différent de ces éclats-là.

Tout à coup comme une voix venant de l’intérieur : « les premières expériences de PI extatiques se passent exactement comme ça – la dévotion remplace tout. Plus tard tu apprendras à combiner, les manifestations extérieures disparaitront, les PI extatiques augmenteront d’autant plus ». Une pensée à haute voix. Une pensée bizarre. La certitude que c’est comme ça, comme dans cette pensée.

Pendant quinze minutes – le calme, les vagues douces de la sensation de beauté, de l’anticipation, de l’appel, de la sympathie, de la joie intense – arrivent et s’en vont. Ensuite – le détachement. D’abord, aussi doucement, puis en augmentant, de plus en plus. Le détachement et la dévotion – une nouvelle paire de PI ? Comment puis-je éprouver le détachement en même temps que le dévouement ? Puisque le détachement implique le plus souvent l’égarement de tout, la froideur, la sobriété, mais la dévotion – elle est envers quelqu’un, comment peuvent-elles se combiner ?

Pendant un certain temps – la surprise. Ensuite – la clarté de nouveau, encore la pensée à haute voix : « Eprouve le détachement et apprends – ce que c’est, ne répète pas des racontars oiseux ».

Bien… Maintenant j’ai l’expérience comme quoi elles peuvent se combiner. J’ai regardé les photos de Vivekananda, de nouveau le détachement et la dévotion ont apparu. La dévotion acquiert une autre nuance, se perçoit plus profondément, résonne avec les mots « finement », « profondeur », ce n’est pas de la dévotion insoutenable, quand on a la sensation qu’on va être déchiré en morceaux, c’est une dévotion tendre. En regardant les photos de Vivekananda une gratitude d’intensité extatique a apparu, je ne pourrais pas dire – ce que c’est cette gratitude, ni comment elle a apparu, mais lorsque je regardais – elle a apparu, ensemble avec une dévotion tendre, l’appel.

J’ai donc un concept : « on peut éprouver la gratitude pour quelque chose seulement ». Un tel concept – la manifestation du sentiment de sa propre importance – on m’a donné quelque chose, et je suis reconnaissante. Un troc. De la merde. La gratitude peut apparaitre juste parce que cet être existe, parce que quelqu’un aspire à la sincérité, souhaite éprouver des PI. La gratitude pour « quelque chose », surtout si l’on fixe que ce « quelque chose » nous a été profitable n’est pas une gratitude, c’est de la merde.

J’ai ouvert la photo de Ramakrishna. Le dévouement a apparu, mais ce dévouement était différent de celui que j’éprouvais en regardant les photos de Vivekananda. En regardant Vivekananda j’éprouvais l’appel, j’étais attiré dans cet endroit. Et les photos de Ramakrishna résonnent avec le dévouement et la passion, la clarté apparait : seulement la lutte incessante et ardente peut changer les choses. La détermination.

J’ai encore regardé leurs photos : quand je regarde Vivekananda, j’éprouve la surprise, le dévouement et l’appel d’une telle intensité que je n’ai jamais pu éprouver. Cet être ne se perçoit pas comme un inconnu, il n’y a pas de clarté – comment appeler cette perception exactement, pourtant elle résonne avec les mots «  la reconnaissance immédiate ». Je regardais encore et encore cet être et j’avais la sensation que je connaissais cet être. Ensuite brusquement et de façon aigue je me suis souvenu que je connaissais cet être pendant longtemps et que je l’aimais tellement fort, j’éprouvais une telle dévotion à son égard, que j’étais sûre de ne jamais l’oublier, mais je l’avais oublié. Mais maintenant je me suis souvenu que j’éprouvais un dévouement aussi fort à son égard, le dévouement s’est ranimé, encore plus fort, qu’hier, je ne parvenais pas à comprendre – comment j’ai pu l’oublier ?! Il n’y avait pas de doutes – j’aimais cet être pendant très longtemps et très fort. Je me suis mise à sangloter, le dévouement a éclaté encore plus fort, que je n’avais jamais éprouvé. La sensation d’un mur tombé, je pouvais éprouver le plus grand dévouement imaginable sans obstacles ».

 



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