« Maya »

Volume 2: « L'origine des especes »

Chapitre 18


Après la conversation de la veille avec Fossa, Tora a senti un petit moteur se mettre en marche dans son derrière. Celle qui avait été pondérée, consommatrice des impressions passive, en attente des événements de la vie venant vers elle, a fait place à celle qui avait soif d’activité intense. Alors Thomas était là. Thomas Heldstroem – une figure légendaire. Sur son chemin dans le centre de recherches, Tora a essayé de se souvenir de ce qu’elle savait de lui. Elle aurait pu, bien sûr, trouver l’infocristal contenant l’information détaillée, mais il y avait très peu de temps – avant le début de l’expérience il ne restait que …. et oui, seulement 35 heures ! Et qui sait – arriverait-elle à l’atteindre avant le début de l’expérience, aurait-il le temps pour lui parler. Tora s’est rendu compte qu’elle était très peu informée sur l’expérience. « Très peu informée » - pas le mot. Presque rien ! C’était aussi une manifestation de l’infantilisme, la position de petite fille parmi des hommes et des femmes grands et adultes. L’a-t-on invitée pour ça ? Comptaient-ils sur ça ? Et le plus important – voulait-elle ça elle-même ? Etait- ce le bon mode d’action qui rendrait sa vie pleine d’anticipation, de joie de se battre, pleine de dévouement ?

Quelques années en arrière, Tora avait lu les biographies brèves des chercheurs contemporains célèbres, et parmi elles il y avait celle de Thomas. A cette époque il était perçu comme un héro lointain, inaccessible, presque mythologique, c’est pourquoi de nombreux détails de sa vie, provenant de cet ouvrage, étaient vagues et fusionnaient avec les détails des autres biographies. Pouvait-elle imaginer qu’elle participerait, égale à eux, ou presque égale, dans une expérience aussi grandiose ? En réalité, jusqu’à ce moment-là, Tora percevait sa participation future sous une lumière un peu illusoire - comme quelque chose peu réel, comme un tournant inattendu d’un rêve captivant. Dans un premier temps – la proposition, comme venue du ciel, de travailler en tant que consultante dans un groupe d’historiens concrets. Bien sûr, elle avait accepté tout de suite, et même pas tout simplement accepté, mais s’était littéralement agrippée à la fille, venue de quelque par « de là-bas » pour lui parler. Elle la tenait par la main, se sentant un peu stupide, pourtant craignant de la lâcher, et plus tard – lors de la conversation – Tora prenait sa main de temps en temps, la serrait fermement, en pressant sa paume. Quand elles se séparaient, Tora a redemandé deux fois – si la fille avait bien compris que Tora était d’accord, qu’elle le voulait très fort, qu’elle aimait apprendre des choses auxquelles elle s’intéressait, et qu’elle pouvait faire ses recherches favorites pendant des journées entières. La fille avait tout compris, n’essayait pas de se libérer de sa main, se tenait fermement et était attentive. Par la suite – il s’est avéré qu’on l’avait prise pas seulement en tant que consultante, et même plus tard – pas du tout comme consultante. Les premiers jours elle n’arrivait pas à se débarrasser du pressentiment qu’on lui dirait « merci » et qu’on la renverrait à l’institut, car elle se sentait trop inexpérimentée et même infantile dans la compagnie de ces personnes fortes et extraordinaires. Elle commençait à peine à s’habituer à la situation, à apprendre à exécuter les plongées, à absorber beaucoup de nouvelles informations, quand la situation a commencé à se développer de manière plus rapide et plus surprenante. Comme en faisant du kayak – on est pris par un courant qui nous emporte sur des rapides, et au moment où on maitrise un courant, on est déjà saisi pas un autre, qui nous amène de plus en plus loin, mais là… il y avait autre chose en plus, pas simplement un concours de circonstances. Tout se passait trop bien – avec douceur et régularité – pas comme ça se passe quand les circonstances te bousculent par ci par là…

Tora est entrée dans le « Centre ».Selon le plan, la salle du Conseil se trouvait au sixième niveau. Elle n’avait pas envie de descendre en ascenseur, et elle s’est mise à descendre par l’escalier – lentement, en mettant ses pieds d’une marche à l’autre, l’air réfléchi. A côté d’une petite piscine, elle s’est assise au bord, et s’est mise à gigoter ses jambes dans l’eau chaude.

Thomas avait alors à peu près cent quarante ans en ce moment-là, vers la fin de la Grande Guerre Enfantine il avait approché donc la trentaine. Il avait été né dans une grande ville suédoise, il paraissait que c’était Malmö, mais quand il avait été petit, sa famille avait déménagé à Copenhague, puisqu’il était devenu presqu’impossible de vivre en Suède – le pays s’était noyé dans le chaos. Copenhague s’était transformé à cette époque en l’un des centres de la résistance enfantine organisée, car, étant un pays relativement libéral sur le fond des autres pays scandinaves et surtout pays baltes, le Danemark entravait par tous les moyens les mesures punitives contre les enfants, en les donnant l’asile, entre autres. Le monde se mettait à l’envers, personne ne savait comment continuer à vivre, mais vers ce moment là – trente ans après l’apparition des premiers symptômes de la Guerre – c’était clair déjà pour tout le monde qu’il n’y aurait pas de retour en arrière possible. Mais comment construire un nouveau monde – personne ne le savait, puisque les parties belligérantes étaient infiniment éloignées dans leurs représentations des droits naturels de l’homme, et elles défendaient leurs idées tellement sans compromis, que la destruction mutuelle paraissait inévitable. Tora se rappelait les chiffres approximatifs des enquêtes de cette époque – incroyable, mais même pendant ces années-là, lorsque tout le monde avait compris que la guerre menaçait de détruire l’humanité entière, pas plus que deux pourcents de toute la population adulte étaient prêts à accepter inconditionnellement le fait que les enfants avaient le droit de faire l’amour sous toute forme désirée et à n’importe quel âge, auquel ce désir apparaissait. Qu’ils avaient le droit de ne pas aller à l’école et de ne pas vivre avec leurs parents. Encore à peu près dix pourcents étaient prêts à accepter de telles visions avec certaines réserves, et le reste voulait défendre leurs concepts jusqu’à la fin.

Là-bas, à Copenhague, âgé d’environ dix ans, Thomas avait fait connaissance avec l’un des militants du mouvement, c’était comme s’il se joignait à son élément. Il s’était tout de suite séparé définitivement de sa famille, a acquis le statut de « l’enfant- réfugié », ce qui était facile à Copenhague, et déjà un an plus tard il était entré dans le cercle restreint des dirigeants de la Résistance du Nord, qui unissait et organisait la lutte des enfants du nord du continent européen. Pendant six ou huit ans, Tora ne s’en souvenait pas exactement, du matin au soir Thomas avait continué son apprentissage en autodidacte actif, presque fanatique, en le combinant avec son travail dans la Résistance.

Ensuite c’était la trahison, la défaite, Thomas s’est échappé et a réussi à atteindre Genève. Il restait encore près de dix ans avant la victoire complète de la Résistance, et c’était justement à cette période que la partie assez sombre de son histoire a eu lieu. Mingues avait dit quelque chose sur le fait que Thomas faisait partie du groupe, qui par la suite de trois ans d’efforts désespérés, durant jour et nuit, avait réussi à établir le contact avec Bodh et les dragonneaux et qui les avait convaincus d’assister à la guerre, après quoi il était médiateur entre les dragonneaux et les enfants de la Résistance. Encore une autre période très intéressante couvrait les années vingt, lorsque Thomas avait disparu pour plusieurs années, et encore il y avait des rumeurs qu’il faisait son apprentissage chez les dragonneaux, et Appel mentionnait le fait que c’était justement grâce à la médiation de Heldstroem qu’il avait pu les rencontrer. Heldstroem lui-même a écrit quelques essaies sur sa vie, Tora en avait feuilletés certains, mais ils étaient consacrés, en plus grande partie, aux souvenirs de la Résistance et à l’exposition des bases de l’acquisition des perceptions, du point de vue de la vulgarisation scientifique.

Mingues caractérisait Thomas comme « une personne passionnée, peut-être même trop passionnée », pas étonnant que c’était justement une telle personne qui avait été invitée à un rôle de dirigeant dans une telle expérience, ce n’était pas possible de confier une telle affaire à un fonctionnaire mou et méticuleux… d’ailleurs, si c’était justement Thomas l’un des dirigeants, ce fait ne signifiait-il pas qu’il avait plus de chances de tourner légèrement le cours des événements pour obtenir plus de résultats dans le domaine du progressisme ? Et pourquoi, en fait, a-t-elle décidé que Thomas allait diriger ? Quelqu’un en lui avait-il parlé ? Non, c’est qu’elle l’a inventé… bien, il restait encore le temps pour enquêter.

Une autre association avec le nom de Thomas, qui venait à l’esprit à toute personne, ayant des connaissances, au moins vagues, des recherches contemporaines dans le domaine des voyages au monde des perceptions éclairées, consistait dans les mots « l’intégration des perceptions ». Thomas était l’un des premiers. Dans le premier quart du siècle précédent – quelque part dans les années 2420 – 2430, il avait résumé une expérience, vaste mais très fragmentée, de certaines personnes et certains groupes. Etant déjà à cette époque une personnalité mi- légendaire, en fait, l’un des créateurs du nouveau monde, et en plus, la personne, qui, comme c’était généralement considéré, avait fait ses études chez Bodh et les dragonneaux, il n’avait aucune difficulté de communiquer avec les chercheurs de son temps – en fait, ils recherchaient le contact avec lui. Il apprenait leurs résultats, adoptait de nouvelles compétences, donnait des conseils. C’était ce qui lui avait permis de créer finalement un ouvrage assez volumineux au titre naïvement maladroit « Les fondements du remplacement des perceptions de la bande humaine et de l’intégration des perceptions d’autres créatures », qui résumait tous les résultats qu’il connaissait à cette époque, et marquait de nouveaux horizons des recherches. « Les soixante-huit points » formulés et décrits par lui dans cet ouvrage avaient déterminé, en réalité, le développement des « divers » pour les deux-trois décennies suivantes. Le progressisme, en tant qu’un domaine spécifique de la pratique, avait été mis en forme par lui aussi à cette époque, et une dizaine de « Points » touchait justement à ce sujet – Tora se souvenait clairement de certains d’entre eux : le problème d’apparition d’attachement à l’égard des pratiquants provenant d’autres mondes, qui déstabilisait l’équilibre et menait à la perte de conscience ; le problème des actes irréfléchies et faits à la va-vite, accomplis sans prendre en compte des réalités historiques et sociales de ces mondes ; le problème de défense contre les actes hostiles – quoique les êtres des mondes, rassemblés dans des rêves conscients, ne pouvaient pas causer des dommages directement, indirectement ils pouvaient provoquer des processus douloureux chez les progresseurs. Le problème des interprétations – en pénétrant dans le monde des êtres qui consistaient en partie, et souvent en plus grande partie, des perceptions ne constituant pas les perceptions humaines, il était insensé d’essayer de les interpréter et évaluer directement, « de front», et malgré le fait que chaque diver le savait très bien, pourtant, une chose – posséder la clarté de raison dans les conditions de la veille ordinaire, et autre chose – revenir à cette clarté dans des conditions complétement différentes, où même la fixation de la conscience se présentait comme une tâche compliquée…d’ailleurs, elle pouvait y jeter un coup d’œil – bien que le livre se soit composé d’environ deux milles pages, c’était pas dur de s’y orienter – Tora l’avait lu deux ans en arrière, et puis elle la feuilletait de temps à autre.

Elle avait un ordinateur sous la main – le bouton de commande de couleur beige matte était implanté dans le bord de la piscine. Tora a appuyé dessus, et devant elle un clavier holographique et un écran se sont déployés. Dix secondes plus tard elle avait le livre devant elle. Les recherches selon le mot « progressisme » l’ont amenée aux citations des descriptions des premières expériences de l’influence, et Tora a plongé involontairement dans la lecture :

«… des collines de sable, je suis allé au fond du désert jusqu’à ce que, en tournant autour de moi, ne voir rien d’autres à part des collines de sable. Des PI apparaissaient. Soudainement – comme de nulle part – trois êtres ont apparu – transparents, de trois mètres de hauteur, scintillant, leur scintillement ne se percevait pas de façon ordinaire – les manipulations ordinaires de la vue, décrites pas Larssen, n’altéraient rien dans leur transparence, je veux bien le spécifier, comme ma première expérience de ce genre – on ne sait pas tant de choses tout de même… Ils ne me regardaient pas, mais en même temps, il y avait la perception de « la concentration de leur attention sur ma personne » - apparemment, à en juger par la fermeté croissante, ressentie dans la zone de la nuque, ce qui était typique lors de la fixation de l’attention par des êtres venus des mondes fessoniens.

Simultanément, ils me « regardaient » avec curiosité, sympathie et une implacabilité froide. Je crois que si je mourrais dans cet endroit, ils n’auraient rien fait et continueraient à me regarder de la même manière. Il a apparu l’aliénation en réaction à leur froideur, et il m’a fallu quelques secondes pour éliminer l’attitude négative et revenir à la clarté que « la mort », comme je la voyais, pouvait ne rien signifier pour eux, tout simplement, - peut-être ils n’avaient pas de possibilité de le comprendre.

Ils étaient perçu comme les êtres légers, qui pouvaient bondir de leur place et disparaitre, ils paraissaient très semblables l’un à l’autre, et c’était facile de les imaginer toujours ensemble… »

« … le bord de mer en pente, rocheux, de grandes vagues se battant contre les rochers. Le tas énorme, innombrable de créatures, ressemblant quelque part aux crabes rampe sur les rochers, en montant de la mer. Elles étaient tellement nombreuses que leur avancement était comme un tapis – pas d’espace entre elles. La force des vagues était telle que si une vague tombait sur « les crabes », il semblait qu’ils seraient emportés dans la mer, somme léchés en une seconde. A côté du courant vivant, rampant sur les rochers, un crabe était debout sur un caillou, il était tout seul, les deux pattes de devant levées en l’air et les pinces écartées. Derrière son dos on voyait la mer. Quand je regardais ce crabe, j’avais une perception nette de la tendresse-10 à son égard – il était debout sur un caillou – et –incroyable –mais la posture, les pattes levées en l’air, résonnait avec la détermination. Je me suis surpris

sur le fait que je commençais réellement à le traiter comme « un crabe » - j’ai cessé cette distinction mécanique, je me suis concentré sur les fibres centrales et j’ai atteint la conscience éclairée distinctive stable de l’intensité 8. J’aimerais les appeler autrement que « des crabes », pour pouvoir éliminer plus facilement les crises croissantes de la conscience distinctive mécanique. Par exemple – ce serait « des akraniens ». Je me suis mis à provoquer la pénétration, ce qui n’était pas compliqué à cause de la tendresse intense à leur égard. J’ai isolé les perceptions intégrées et je me suis mis, sur le champ, à les analyser selon la méthode de Dvorak. Dans le conglomérat intégré j’ai distingué la perception nette de l’absence de la peur de mort, d’acceptation de tout ce qui se passait, de la dévotion aigue et poignante à l’égard de la mer ».

Ah… c’était l’endroit, où les événements sont décrits, qui avaient jeté les bases de nos premiers contacts avec les civilisations, la voie vers lesquelles passaient par des rêves conscients – les civilisations des akraniens et éthers (provenant du mot « éther » - « l’éther », l’appellation pas très réussie, bien sûr, mais bien assimilée pourtant). Le désir de chercher la liste des problèmes est parti, et Tora a éteint l’ordinateur.

Quoi d’autre… bien sûr, tout le monde savait que c’était justement Thomas l’un de ceux qui avait soutenu, immédiatement et entièrement, la création de la première base de commandos en 2422. Jey Chok était le moteur principal et l’inspirateur du projet, mais sans Thomas il était peu probable que quelque chose ait réussi – non seulement il a littéralement posé un ultimatum au Conseil (le cas rare dans la vie d’après-guerre), en menaçant de se retirer complètement de tous les PNT (« Projets du Nouveau Temps » - les projets lancés après la victoire dans la guerre – les recherches, concernant les explorations des nouveaux mondes et nouvelles civilisations, l’intégration des perceptions et beaucoup d’autre choses, énumérées par Fossa, etc.) au cas où le projet de la reconstruction de commandos ne serait pas soutenu. Il a également posé un certain nombre de conditions sous lesquelles il était prêt à assister aux contacts avec les dragonneaux, sans quoi, évidemment, aucuns commandos n’aurait pas pu apparaitre – qui les aurait appris ? Qui leur aurait transmis les connaissances des technologies ? Bien sûr, rien, ni personne ne peut empêcher un individu ou un certain groupe de se livrer à l’auto-développement, mais le système de « commandos » avait été créé des centaines d’années en arrière par non simplement les gens passionnés par l’auto-développement, mais par les dragonneaux, avec l’implication directe de Bodhi, et cela aurait été idiot de ne pas essayer d’utiliser l’expérience élaborée pendant des centaines d’années. C’était justement ce qu’il disait - « idiot ». Et personne n’a osé le contredire – pas simplement parce qu’il était une personnalité légendaire. Et pas simplement non plus parce qu’il avait toute la communauté de « divers » derrière lui, et pas qu’eux. Mais aussi parce que chaque membre du Conseil comprenait plus ou moins bien – cela aurait été vraiment complètement idiot d’abandonner une telle tentative. Même dans le cas d’échec l’expérience précieuse aurait été obtenue, lorsque tout un groupe de pratiquants accompliraient des super efforts massifs dans la tentative d’atteindre le nouveau niveau de clarté, de nouveaux espaces de PI.

Toutes les conditions de  confidentialité sur lesquelles Heldstroem insistait, ont été adoptées aussi – ce n’était tout simplement pas possible de ne pas les adopter, parce qu’il n’aimait pas négocier – soit les conditions étaient acceptées comme elles étaient, soit il n’aurait pas bougé son petit doigt. Une position tellement catégorique aurait pu être attribuée à l’influence des mécontentements quelconques, mais pas dans le cas de Thomas - cela aurait été difficile de trouver un homme aussi pleinement dévoué à sa cause. Chacun comprenait - s’il posait une certaine condition, elle était vraiment indispensable alors – personne ne supposait en lui d’autres motivations.

Et c’était ainsi que cela c’est passé, ensemble avec Chok ils ont créé et présidé le premier groupe de commandos en conformité avec les principes que Thomas transmettait oralement - on a supposé qu’il les avait appris auparavant – à la fin du siècle précédent – y compris, soi-disant, directement de Bodhi et Yarka. Tout le groupe en entier avait été mené par des chemins de contournements, à travers les mondes verticalement orientés, dans une certaine zone où ils avaient pu apprendre directement chez les véritables commandos. D’ailleurs, pas tout le monde était resté, mais seulement quelques-uns – les autres étaient rentrés quelques jours plus tard et ils se souvenaient de peu de choses. Le voyage de ceux qui avait été admis (ou plutôt, « aurait été admis ») en apprentissage, avait pris environ trois ans, et après leur retour, même les sceptiques ne pouvaient pas ne pas accepter le fait que ce n’étaient plus les mêmes personnes, qui avaient été parties trois ans en arrière, avec leur attitude romantique et attentes élevées. La distance entre les nouveaux commandos et les pratiquants ordinaires était frappante – dans la sincérité, et la détermination, et la capacité d’éprouver les perceptions éclairées extatiques… c’était difficile à décrire – il fallait l’observer. Il était impossible de suggérer que tout avait apparu tout seul, sans participation d’instructeurs expérimentés et de méthodes élaborées. Mais il n’y avait pas non plus de possibilité d’admettre la réalité du contact direct avec Bodh et les dragonneaux.

Justement Thomas était celui qui a pris le poids principal de la responsabilité, lorsque tout le premier groupe de commandos a disparu à un moment donné. Il ne restait que Norton et Chok. Vers cette époque – c’était en 2473 – de nouveaux commandos avaient été déjà éduqués, qui constituaient à ce moment-là le la base principale de « divers ». Les rumeurs circulaient comme quoi le contact avec Bodh et les dragonneaux a complètement cessé, et même Thomas n’arrivait pas à les joindre, de nombreuses personnes l’attribuait à des événements catastrophiques inconnus pour nous.

Au moment où Chok éprouvait le cyclone (c.-à-d. un désir joyeux durable et intense, souvent accompagné par des éclats des PI extatiques) de la reprise du contact perdu ( d’ailleurs, il faudrait le retrouver aussi pour lui parler – cela donnerait l’occasion d’apprendre plus, de se préparer au minimum à ce côté de l’expérience aussi), Thomas s’est passionné pour le progressisme – dans le vide, lui et ses compagnons se sont mis à poser les fondements principaux d’assistance aux êtres pratiquants, constitués d’autres, pas humaines, bandes de perceptions.

En outre, Tora se souvenait … à ce moment-là, elle a entendu des voix sur l’escalier – plusieurs personnes étaient en train de descendre en discutant tranquillement au sujet des akraniens, Tora s’est retournée et a vu …. Thomas. Il expliquait quelque chose à deux personnes qu’elle ne connaissait pas, qui l’écoutaient attentivement. Tora s’est levée, est descendue du bord sur le sol, et la même peur et la même gêne, que l’autre jour, lors de la conférence, l’ont saisie.

Pour un instant, un souvenir a filé : les montagnes, une petite rivière rapide, sautant sur des museaux mats et rayés des pierres gneiss, un mélèze tombé en travers. Le tronc, épais au bout, se rétrécissait à la largeur de pied, frémissant avec chaque pas. Les branches et les rameaux s’accrochaient comme les griffes d’un gecko, au point de pousser dans l’eau. En essayant de s’y agripper, l’équilibre se perdait encore davantage, ils étaient souples, glissants. Il était impossible de se tenir avec, ni les lâcher non plus. L’eau en bas était pas plus qu’à deux mètres, mais la peur était paralysante, farouche. Les premiers pas étaient facile à faire – la joie, la détermination, l’anticipation. Mais à un moment donné la peur a apparu et n’en finissait pas d’accroitre, en se transformant en une terreur paralysante, les jambes se sont mises à trembler, la perception de soi comme une masse liquide a apparu, une méduse contournant le tronc. Ayant compris finalement que la peur était invincible, la dominant complètement, Tora s’est secoué, l’attitude sérieuse a fait jour, l’attitude à l’égard de la peur a changé, le je-m’en-foutisme a cessé, et elle a commencé à marcher tout simplement – à tout prix – en avant. Les jambes tremblaient et tenaient le corps à peine. L’éclat suivant du souvenir : elle était déjà sur l’autre côté, et la pensée « j’ai traversé, je ne suis pas tombée ! », le triomphe et la joie. Elle a eu envie de le refaire, pour consolider la confiance et l’aptitude de passer sur des troncs d’arbres. La peur a refait surface, mais cette fois-là il ne lui a fallu que quelques secondes pour la vaincre et continuer. La troisième fois elle a presque couru sur le tronc, sans jamais s’accrocher aux branches.

Après ce souvenir, la peur a disparu, en plus, elle se considérait déjà autrement à ce moment – pas comme un novice incompétent, mais comme un participant de l’expérience, ce qui lui a redonné encore plus de confiance – ils avaient une affaire en commun, ce n’était pas de la simple curiosité. Le regard à Thomas l’a remise dans la stupeur de nouveau pour quelques instants – le regard d’une personne, habituée à pendre la responsabilité sur soi, à être leader, et le plus important –être en recherches, être sincère.

- Je voudrais… apprendre plus sur le progressisme. C’est indispensable pour moi. – Tora s’est léché les lèvres et a continué à parler avec des phrases entrecoupées, comme si en essayant de lui faire comprendre au plus vite qu’elle n’était pas motivée par une simple curiosité. – Si seulement tu pouvais me parler au moins une heure… une demi-heure, je pourrais… c’est-à-dire, je veux dire que j’aurais pu lire des ouvrages sur le progressisme, mais avant le début de l’expérience il ne reste que 35 heures, je n’aurai pas assez de temps pour identifier le plus important toute seule, en plus, il y aurait de l’information un peu dépassée, et je veux que ce soit justement toi qui me résumes – quelle est la première ligne de vos travaux, ce qui ce passe en ce moment.

Thomas et ces deux compagnons restaient plantés là, à la regarder tout simplement. Tora s’est tue aussi. Si les regards de ces deux hommes l’étudiaient, Thomas, en revanche, semblait ne pas être pleinement présent dans cet endroit – son regard contenait cette qualité de rêverie spécifique, typique pour une personne étant en train de peser quelque chose pour soi, et pas en train d’analyser. Les secondes s’écoulaient, rien ne se passait. Sans aucune transition, Thomas a fait un pas vers elle, l’a prise par l’épaule et l’a poussée en avant. Elle descendait l’escalier avec eux trois derrière son dos, en se sentant complètement idiote. Ensuite Thomas s’est retenu un peu derrière en continuant à dire quelque chose, la voix baissée, à ses compagnons. Toute de suite Tora s’est sentie légère et libérée – elle n’écoutait plus leur conversation, et en sautant par-dessus les marches, courait en bas jusqu’au palier suivant, les attendait par-là, et puis filait en avant, une fois compris qu’ils descendraient jusqu’au niveau suivant. Au niveau huit, lorsqu’elle s’est retournée, Thomas a fait un petit geste, à peine perceptible, avec le pouce, en indiquant la direction à gauche, pour montrer qu’ils étaient arrivés. C’était justement ce geste qui a provoqué en Tora un élan vif de confiance et d’intimité : il ne l’avait pas appelée tout simplement, ni avait dit « on est arrivé », ni avait fait un geste bien visible avec sa main non plus – il avait seulement bougé son doigt, en rencontrant son regard – une personne de passage n’aurait même pas désigné ce mouvement comme un signe – c’était le mode de communication entre ceux qui comptaient se comprendre à demi-regard, à demi-geste – des personnes égales.

 



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