« Maya »

Volume 2: « L'origine des especes »

Chapitre 14


Les réunions des dirigeants des groupes d’historiens concrets, « zoo » - en langage courant, se passaient une fois par semaine, parfois deux. Les conférences holographiques étaient ouvertes pour tout le monde, bien sûr, - avec un clic de stéréoviseur on « se déplaçait » instantanément. Les participants autorisés se trouvaient à l’intérieur de l’arène principale, accessibles à l’observation générale, ayant la possibilité de joindre la discussion à tout moment. Tous les autres étaient comme à l’ombre, mais selon la décision du présentateur, ils pouvaient « se déplacer » au centre des événements. Tora n’a pas compris tout de suite, que, en tant que membre, jouissant de tous les droits du groupe de divers, elle tombait automatiquement dans le cercle central.

Les toutes premières minutes de la conférence ont permis de comprendre clairement – quelque chose se passait. Le fait même de la présence de tous les dirigeants était extraordinaire. En plus, jamais auparavant Tora n’avait vu une telle quantité de divers.

- Que Thomas présente aujourd’hui, d’accord ? Je crois que c’est mieux, puisque les contradictions essentielles concernent la sécurité, et il est très calé là dessus. Vas-y, Tom Sawyer, le temps passe. – Les paroles à Norton ont coupé le bourdonnement léger des voix, remplissant l’arène.

- Je peux, bien sûr, mais tu connais ma position, je…

- Non, commençons par le commencement, les gars. – Mingues s’est relevé un peu. C’était tellement inhabituel de le voir ici – juste devant son nez, assis sur une large courbure d’un pin d’Himalaya, et en même temps, dans le cercle central de la conférence. Les images se mettaient les unes sur les autres, il fallait avoir une certaine habileté pour s’y habituer. On pouvait, évidemment, se mettre tout simplement à côté, mais Tora voulait être physiquement proche des garçons à ce moment-là. – Pas tout le monde est au courant, la petite guérilla, comme vous le savez bien, ne contribue pas…

- Mais comprends-moi bien, - Tarden a dit presque en suppliant, - imagine-toi à ma place…

- Attendez une minute, s’il vous plait. – Heldstroem a levé la main et la tenait levée quelque secondes en silence jusqu’à ce que le silence absolu se soit installé. – Puisque je suis présentateur, prenons les choses en ordre, comme je crois qu’il doit être. Steve, personne ne t’accuse de rien, il est juste temps pour qu’on comprenne ce qui se passe. Finalement, quoique cette affaire avec la colonisation s’avère la plus bruyante ici, croyez-moi sur parole – c’est une question d’importance beaucoup moins grande que les questions, tombées sur nous il y a, littéralement, quelque derniers jours.

Il a paru que cette annonce a été révélation pour beaucoup de personnes présentes, y compris les dirigeants des groupes.

- Une importance moins grande ?! – Tarden était stupéfait. – Ok, je croyais que nous sommes ici… d’accord, Tom, je suis tout yeux et tout oreilles.

Heldstroem a regardé ses notes, les a feuilletées, et la lenteur avec laquelle il le faisait sous l’observation des dizaines de participants et des dizaines de milliers de spectateurs était plus convaincante que toutes les paroles – quelque chose d’extraordinaire s’était passé.

Commençons par la colonisation tout de même. – Thomas a encore fouillé les infocristaux, il a trouvé le bon, l’a feuilleté et l’a refermé pour s’adresser au public. – Ce qui est incroyable ce n’est pas le fait que cette question a émergé. Autre chose est incroyable – pourquoi n’avait-t-elle pas apparu avant ? Nous sommes tous ici, - il a fait un signe avec ses mains comme pour englober tous les présents, - nous avons une expérience considérable des plongées. Et puisque ce n’est pas une réunion de travail, mais une conférence ouverte, je vais essayer de parler une langue plus compréhensible, soyez patients. – Ces derniers mots étaient apparemment destinés aux quelques divers qui, selon les expressions de leurs visages, brûlaient d’envie de se jeter dans le combat oral.

- Au moment où, après les procédés connus, tels que le changement de la certitude sur le fond des perceptions illuminées extatiques et autres, c’est des détails … je n’y toucherai pas maintenant, c’est pas important, donc, lorsque après il se passe la fixation de la conscience distinctive, au bout de laquelle un nouveau monde se ressemble, et lorsqu’un diver s’y reconnais, en gros, ce monde est perçu par lui comme tout à fait réel. En plus, mêmes les mondes qui se ressemblent au bout des rêves conscients, c’est… en gros, c’est justement des mondes, et pas des fantaisies, des hallucinations et autres. Les premières recherches dans ce domaine sont largement connues, ayant été déjà menées par les premiers dragonneaux – nous avons tous lu ce matériel, et si certains des spectateurs ne l’ont pas fait, je conseille d’en prendre connaissance, pour pouvoir mieux comprendre l’essence du sujet. Quoique… j’ai ici sous la main… une seconde. – Thomas s’est replongé dans son cristal. – Nous ne sommes pas pressé, moi en tout cas, je ne voudrais pas être pressé, il est temps de mettre les accents, combien de temps peut-on prendre seulement les dessus… je veux lire un extrait d’un texte. L’auteur est le Hérisson. C’est la description de ses premières expériences de son interaction avec les guerriers. Je vais lire d’abord, et je donnerai des commentaires après, d’accord ? – Thomas a jeté un coup d’œil quelque part par-dessus les têtes des divers, puis il a déployé l’écran holographique devant lui et s’est mis à lire :

« J’étais dans le bus et là le plaisir -6 et l’anticipation -6 ont apparu instantanément, comme un éclair. L’anticipation, comme si quelque chose d’extraordinaire allait se passait là tout de suite, c.-à-d. quelque chose résonnant avec la surprise. J’ai ressenti cette sensation pendant une minute, il semblait que le monde entier reluisait avec, il y avait un point de plaisir très fort au milieu de la poitrine. Tout à coup une image brillante de Bouddha a apparu devant moi, le souvenir de sa naissance, sa vie et la perception de sa présence à mes côtés. Bo m’avait posé la question auparavant – ce que c’était « la présence », j’ai essayé donc de discerner plus clairement. »

- Euh… non, ce n’est pas le bon extrait… - Thomas a regardé autour de lui, l’air interrogateur.

- Continue.

Thomas a continué :

« La présence est ressentie comme la certitude -10, comme quoi Bouddha était à côté de moi à ce moment-là, c’est-à dire que c’est la fixation de la conscience distinctive. Cette distinction était accompagnée par des perceptions illuminées très vives (PI). J’ai imaginé que c’était peut-être Ramakrishna, mais la certitude a apparu que non, l’image de Ramakrishna ne résonnait pas avec l’être qui se trouvait à mon côté. J’ai imaginé Bo – non plus. J’ai prononcé « Bouddha » - un éclat d’extase a apparu -10, et de certitude, c’est lui ! L’acceptation, la tendresse.

Je me sentais sans défense -10, je sais que cela avait lieu, je le savais exactement, aussi bien comme quand je vois quelque chose ou quand je mange ou j’entends. Mais je ne peux pas le prouver, même à moi-même je ne peux pas le prouver. C’est une nouvelle perception, ce n’était pas clair alors avec quoi la toucher, et en même temps je suis sûre maintenant qu’elle existe.

Auparavant, quand j’avais le sentiment de ma propre infériorité (smpi), je doutais.

La reconnaissance était absolue, c’est-à-dire que je savais que c’était exactement l’être qui était venu il y avait quelques mois en arrière, lorsque j’étais allongée dans le hamac, et ensuite j’avais eu une certitude joyeuse : « Bouddha est partout ». Sa présence était ressentie exactement comme la fois d’avant.

Il y avait sa présence à côté, la tendresse à son égard – 7 a apparu, le plaisir – 8, je me mettais plusieurs fois à lui parler. Ensuite, les sensations ont apparu, comme quoi il est entré dans cet endroit. D’abord, je n’ai pas cru, j’ai essayé à plusieurs reprises de distinguer les perceptions, et à chaque fois la distinction apparaissait, que Bouddha n’était pas à côté, mais dans cet endroit. Puis la clarté a apparu – « je suis Bouddha ». J’ai ressenti le dévouement à son égard – 10, le désir de tout lui donner pour qu’il puisse se manifester à travers ce corps. Le SMPI a apparu et les pensées que j’étais rien, pourquoi est-il venu à moi ? Ensuite la clarté que cet endroit était en train de changer à ce moment-là, le temps qu’il était là. Le processus de la transformation était rapide, les certitudes voyaient le jour, que plus tard tous ces changements se manifesteraient sous la forme des PI, des clartés, des découvertes. J’ai compris que c’était comme ça qu’on pouvait apprendre aux autres. Quand Bo avait montré qu’il pouvait donner aux autres la chance d’éprouver les PI extatiques, j’avais eu envie de savoir comment il le faisait. Et là c’était clair que c’était la réponse à ma question, et la certitude -8, que moi-même je pouvais apprendre à le faire. Ensuite, la clarté a apparu que pour cela il fallait former le corps du rêve. »

- Et là… - Thomas a feuilleté quelques fichiers, - c’est ce que je voulais lire. Ça se passe après qu’ils ont commencé à pénétrer dans d’autres mondes :

« J’ai trouvé un monde qui ressemble au Moyen Age. Tous les gens qui y étaient ne souhaitaient que se soûler la gueule, bouffer et s’entretuer. J’observais ce monde en cachette, et j’ai trouvé plusieurs personnes qui ont provoqué de la sympathie en moi. Je comprenais qu’elles ne convenaient pas pour faire dragonneaux, ni même museaux, néanmoins j’avais une forte envie de leur apprendre. Je me suis présentée donc devant les gens de ce monde de sorte qu’ils ont décidé que j’étais Déesse, descendue pour les diriger, et ils m’ont couronnée. Ainsi, j’étais protégée de l’agressivité par leur peur et piété. En plus, j’avais la certitude que je ne pouvais pas mourir dans ce monde, même si on me perçait avec une lance.

Je me suis mise à chercher des gens sympas, et bientôt un petit groupe s’est formé autour de moi. Ils étaient différents de la plupart de la population, ils ne voulaient pas se soûler, bouffer et être agressifs incessamment. Beaucoup d’entre eux étaient enclins à la sincérité, et apprenaient volontiers de moi. Je leur parlais de sciences diverses, d’autres pays. La pratique, je n’y touchais pratiquement pas, sauf des dispositions essentielles, car c’était clair que c’était trop tôt.

Ils étaient encore durement conceptuels, et c’était justement ces gens-là qui ne feraient pas pratiquants. Mais si à ce moment-là j’allais leur apprendre, le processus du développement de leur monde s’accélérerait, et peut-être dans mille ans il y aurait des museaux et des dragonneaux là-bas.

Dans mon groupe il y avait cinq hommes – énormes, barbus, poilus, et cinq jeunes filles très poupées. Ils se sont tous tombés amoureux les uns des autres et ont formés des couples. Je pouvais imaginer ces hommes courageux, prêts à venir au secours les uns aux autres dans n’importe quelle situation, ne battant pas leurs femmes comme tous les autres, mais leur parlant d’égal à égal. Les jeunes filles – gentilles, plutôt capables des sacrifices, croyant au bien et tâchant de toutes leurs forces de faire du bien . Mais examiner le concept sur la sincérité et le bien – c’était au-dessus de leurs capacités, c’était trop en avant par rapport à leur époque.

Parfois je grimpais sur une grande tour, les gens paraissaient comme des points de là-haut, et je sautais en bas. De tels tours d’adresse maintenaient leur foi en mes origines divines. J’ai remarqué que mon cercle d’apprentis choisi était très envié. Un jour, on prenait le petit déjeuner au milieu d’une grande cour, je ne me souviens d’aucun signe de luxe, nous mangions sur des tables et bancs en bois. J’ai vu qu’un couple était absent. Je suis sortie et je suis tombée sur l’homme de ce petit couple dans une ruelle en pierre. Il a dit, l’air désespéré, que sa copine fût enlevée ce jour-là, et qu’il doutait qu’on pourrait la retrouver. Je lui ai donné une gifle en disant : comment peux-tu baisser les bras, si tu n’as RIEN fait du tout pour le moment ? Tu peux la laisser mourir aussi simplement que ça ? Son visage a tout de suite changé d’expression, jamais auparavant je ne l’ai vu aussi concentré, sérieux et déterminé. Je lui ai dit de se tourner et suivre les marches en bas. Une fois l’escalier fini, et nous nous sommes retrouvés face à un mur, j’ai eu des doutes – et s’il ne réussirait pas ? J’ai éliminé les doutes, en lui disant froidement : pourquoi tu t’arrêtes ? Continue. Et il a passé à travers le mur. A ce moment-là j’ai ressenti de l’admiration à son égard, parce que cette personne, ayant un concept de béton que les gens ne passaient pas à travers les murs, a pu changer ainsi à ce moment-là - soit à cause de la confiance qu’il me faisait, soit parce que je lui avais montré comment il pouvait agir, il a pu construire une telle détermination et certitude qui lui ont permis d’accomplir l’impossible. »

Il en y a beaucoup… je veux lire encore un exemple, c’est une lettre du Hérisson à Bodhi :

« Aujourd’hui j’ai trouvé encore un monde. Là des gens au physique tibétain et népalais habitent. Je veux que tu le regardes – il se trouve dans la même zone que tu m’as montrée avant-hier, - il faut se faire aspirer du côté des bulles mates, et ensuite, une fois qu’elles sont jointes au filet, chercher la lueur rose de 150° à peu près. »

- C’est un monde que nous connaissons bien, - Thomas a expliqué au public. – Son appellation est compliquée, nous l’appelons « Aount ». Le matériel sur ce monde se trouve dans « L’Encyclopédie des Mondes Fessoniens », dans le secteur « Les changeants du niveau cinq ». Nous l’avons bien fouillé, - Thomas a hoché la tête à Mingues, bien que « nous » dans ce cas-là ait signifié les divers, ayant travaillé 120-150 ans en arrière, – et malgré le fait que les traces du travail des dragonneaux ont été découvertes facilement, il y a une école de la PDVD, d’ailleurs, nos progresseurs travaillent avec eux maintenant, mais il n’y a pas de dragonneaux en tant que tels. La description de l’itinéraire parait, bien sûr, naïve à l’heure actuelle, mais dans les conditions d’absence de système unique des coordonnées, une telle orientation est assez respectable. Lapenkoff a introduit le premier système des coordonnées seulement deux cents deux ans plus tard… je continue donc :

« Ce monde est mieux développé que le précédent (pas tant techniquement, que plutôt dans le sens où les gens ne vivent pas des meurtres interminables, ni des bagarres, ni drogues). Je savais que je trouverais un dragonneau par-là, puisque j’avais un fort pressentiment, c’est pourquoi je voulais me faire passer pour une dupe. Je voulais que ce soit justement la pratique qui le passionne, et pas un être inconnu, venu d’un autre monde. Je me suis transformée en un adolescent débile au physique tibétain, venu soi-disant des villages. Un vagabond. Je mendiais. Ce qui m’a frappé c’est qu’il y avait tant de femmes locales qui se moquaient de moi. Ces gens m’ont parus assez malins, méchants, et cherchant partout leur intérêt. Ils ne se soûleraient pas les journées entières, car ils comprenaient que cela ne leur apporteraient pas d’argent. Pourtant ils ne s’entretuaient ouvertement non plus, car ils considéraient les assassinats ineffectifs du point de vue de la prospérité, ils créaient donc des lois, les protégeant eux et leurs biens.

J’ai aimé ce pays. Le dragonneau ne venait pas, mais je sentais une forte attirance à l’égard de cet endroit, et je ne partais pas, je me baladais sur des sentiers montagnards. Un jour, j’ai vu une fillette de 12 ans, à peu près, au bord d’un ruisseau. Je l’avais croisée avant en passant en ville. La peau très matte, les cheveux longs noirs, le museau népalais (c’est-à-dire les yeux ne sont pas aussi bridés comme ceux de tibétains), les pattes enflées, le derrière, habillée en robe allant jusqu’aux genoux, pieds-nus, les cheveux en queue de cheval. Regard très concentré, sérieux. Je me suis approchée d’elle et me suis mise à lui parler sur des sujets différents. Ensuite, je me suis assise pour lui parler de la pratique. Elle écoutait en silence. Puis elle a posé des questions, je lui répondais.

Je la voyais presque tous les jours. J’ai compris que je l’avais trouvée, alors je n’allais plus en ville, j’habitais dans les montagnes. Il semblait que le changement dans mon comportement ne l’a pas étonné – à partir d’une dupe vers une pratiquante fervente. Elle ne me demandait pas d’où je venais, ni si je partirais un jour. Elle changeait très vite, c’était une bête ardente, je n’en doutais pas.

Tout à coup j’ai eu envie de partir. Je ne lui disais rien, quand elle m’a trouvée et proposé de l’amener derrière les montagnes. Nous marchions, elle me parlait de son problème dans la pratique. Son récit était assez insincère, elle était tombée amoureuse d’un garçon, elle lui avait fait des rajouts, avait créé un attachement, mais essayait de le supprimer, évitait le sujet, lorsque j’ai posé des questions. J’ai ressentie la rage, je lui ai dit froidement que tout ce qu’elle disait était du mensonge, et qu’elle le savait très bien elle-même. Je lui ai dit que peut-être c’était la fin de sa pratique – il fallait trouver le sujet qu’elle ne voulait pas toucher, et elle pouvait dire adieu aux perceptions illuminées. Je lui ai dit que je la quittais. Je lui avais appris beaucoup de choses, et là tout ne dépendait que d’elle-même, je ne voulais plus assister à sa pratique, puisque ce serait de la répétition. Si elle éliminait son hypocrisie et arrivait à des PI ininterrompues, elle me trouverait. Sinon, notre rencontre était la dernière.

Il n’y avait aucune manifestation d’EN sur son museau, il semblait qu’elle a ramassé son courage, comme une corde tendue. J’ai vu que la détermination vive a apparu en elle, comme si elle s’était transformée en un rocher, quelque chose d’inébranlable. Elle a serré ma patte, et j’ai compris qu’elle voulait me suivre et elle suivrait, même si c’était plus tard. Peut-être qu’elle l’avait dit, mais il me semblait qu’elle ne parlait pas.

A ce moment-là nous avions traversé le col. J’ai probablement crié à cause de ce que j’ai vu par-là et j’ai couru en bas le long de la pente, elle me suivait. Derrière le col il se trouvait l’océan, bleu foncé, endiablé, et au-dessus, le soleil couchant, énorme, sur tout l’horizon. Je n’avais jamais vu rien de tel, je ne pensais même pas que ça existait. Un soleil rouge, avec des nuances orange, de taille incroyable. Il semblait qu’il n’y avait que lui, tellement il était énorme. Et toutes les montagnes, l’océan, et moi avec elle d’autant plus, étaient si minuscules, presque inexistants. Nous courions le long de la pente comme deux chiots.

Ensuite j’ai disparu. Je ressens le dévouement à son égard, je la perçois comme un être égal de moi, mais je souhaite lui donner du temps pour voir – ce qu’elle réussirait toute seule. Je veux que tu jettes un coup d’œil discret sur elle. »

- Pourquoi je lis tout ça,- Thomas a fermé le ficher. – Je veux attirer l’attention du public, que les autres mondes, soi-disant, sont considérés par de nombreuses personnes… pas très réels, disons. De par l’histoire, nous savons qu’une telle situation n’est pas rare, en gros, lorsqu’un petit cercle de spécialistes développe pendant des années et des dizaines d’années un certain domaine de connaissances, et dans la société ils sont pris pour des fantaisistes et charlatans. Rappelez-vous la génétique, l’astronautique, la médecine… Mais il me semble qu’il est temps de se rendre compte que ces mondes sont aussi réels comme nous tous. Chacun, qui ferait au moins une plongée d’études, s’en assurent immédiatement, mais –hélas- pas définitivement, puisque les mécanismes d’évincement marchent bien. Aujourd’hui, dans chaque école, chaque institut nous avons un cursus basique de diving, auquel, chacun qui le veut, peux non seulement faire connaissance avec les principes de la fixation des nouveaux mondes, mais accomplir aussi les premières plongées, quoi que pas très profondes, pourtant lorsque l’affaire se résume en deux trois expériences, finalement il ne peut pas résister à la méfiance commune… - Thomas a fait une pause.

- Je reviens à notre problème. Pour les astronautes le cosmos est la réalité, ce qu’il est. Pour les divers la réalité est les mondes, qu’ils visitent et explorent. Y compris, d’ailleurs, les mondes verticalement orientés… je propose de cesser cette discussion insensée, -Thomas parlait apparemment de certaines oppositions entre les divers, inconnues pour le grand public, - soyons sincère – quoique ces mondes puissent paraitre incroyables, ils sont aussi réels, et ceux que en doutent, allez chez Norton, il vous prendra.

- Disons, je n’y prendrai personne, - Norton a souri. – N’exagère pas. Ces mondes sont incontestablement réels, mais pour l’instant nous n’avons pas de méthodes élaborées pour y mener des excursions démonstratives.

- Bon, d’accord, mais ça ne change pas l’essentiel, - Thomas a ramassé ses forces et est devenu plus sérieux. – Le problème de la colonisation est dans le fait que plusieurs divers ont décidé d’y rester.

D’abord, rien ne s’est passé, comme si on ne comprenait pas de quoi il s’agissait. Puis on a compris.

- Une minute… - Thomas essayait de calmer le public extérieur, mais en vain. Donc, le temps que les auditeurs excités échangeaient leurs pensées et émotions, il a « joint » Chok et s’est mis à discuter avec lui. Mingues, Tarden, Iyenger les ont rejoints, et les divers se sont attroupés autour d’eux. Quelques minutes plus tard Thomas a décidé de poursuivre la conférence.

- A vrai dire, ce n’est pas seulement qu’ils ont pris la décision mais ils l’ont exécutée. C’est Kvace, Triks et Magnus du groupe de Tarden. Ils ne sont pas revenus. C’est bien sûr de la guérilla, mais… - le bruit, causé par le public extérieur, bien que réprimé par le présentateur de la conférence, a laissé comprendre de nouveau que peu de gens l’entendraient à ce moment-là. Néanmoins, Thomas a montré son caractère et, en tant que dirigeant, il s’est levé et a de nouveau calmé le public.

- Si vous voulez comprendre, écoutez-moi alors. Vous pourrez en discuter après sur des TR-canaux autant que vous voulez, n’oubliez pas que c’est la conférence des historiens concrets, ne me forcez pas d’éteindre le son. Nous pouvons travailler sans le public … Donc – ils sont restés. Tarden a décidé … disons, ne de pas afficher ce fait.

- C’est tout à fait inopportun pour moi, - Chok a pris la parole. – Steve, ton groupe traite les questions de la sécurité. LA SECURITE. Si, en fait, tu couvres de telles incartades qu’est-ce qu’on peut attendre des autres ? Montrons nos cartes et soyons absolument sincères. Je crois que c’est inadmissible. – Chok parlait avec des phrases coupées, en renforçant ces paroles avec des mouvements brusques de la main.

- De quelles incartades tu parles ? – Tarden n’avait pas l’intention de céder ses positions sans bataille. – Jey, il me semble que tu ne comprends pas. Nous parlons des mondes dans la soi-disant « bande d’ambre ». Nous avons tout parcouru par là en long et en large. Nous avons édité des encyclopédies, tracé des cartes, nous menons des groupes des pratiquants par ci par là, et une fois la mission finie, nous rentrons. Avec ceci, il n’y a aucune consigne sur l’existence des dates limites de notre séjour. Qu’un chien-loup me … je voulais dire que les contrôleurs me corrigent, si j’ai tort. – Il s’est retourné en cherchant quelqu’un avec ses yeux. – Inga, j’ai raison ?

Inga était une fillette que Tora n’avait même pas remarqué au début. Elle s’était casée, sans qu’on s’en ait aperçu, sur les genoux à quelqu’un, et là elle a hoché tout simplement la tête en réponse à Steve. Elle avait sept huit ans. Le short court couvrait à peine son derrière rondelet, les cuisses un peu arrondies provoquaient une forte attirance érotique, on avait envie de la lécher des bouts de ses pattes jusqu’au museau. Il était difficile de voir ses yeux de cet endroit, et Tora a décidé d’examiner cet être de plus près un peu plus tard. On pouvait, bien sûr, déplacer son image holographique de plus près, puisque les hologrammes interactifs permettaient d’imiter parfaitement la présence physique immédiate, mais Tora ne voulait pas se distraire à ce moment-là. Appeler une telle poupée « chien-loup »… Tora a éclaté de rire.

- Et ben – qu’est-ce qu’il y a d’extraordinaire s’ils ont décidé de rester ? Si je me souviens bien, quand on envoyait les premiers hommes dans le cosmos, on croyait aussi que …

- C’est rien – cosmos, -Rihanna l’a interrompu, - lorsqu’on lançait la première locomotive, qui devait amener les passagers avec une vitesse folle de quarante km par heure, on pensait que les gens ne tiendraient pas à cette vitesse, qu’ils s’étoufferaient.

- Notre locomotive n’est pas non plus très abracadabrante, - Thomas semblait se réjouir d’un tel soutien. Apparemment, sa position ne lui paraissait pas tellement inébranlable. – Nous gardons le contact, nous les surveillons. Oui, c’est vrai, physiquement ils sont ailleurs, mais ils peuvent revenir n’importe quand, car nous ne voyons rien de nouveau dans leur état, rien de ce qui pourrait dissimuler le danger !

La clarté, que Tora a eue à ce moment-là, l’a incitée à intervenir dans la conversation, mais au moment où elle était sur le point d’ouvrir la bouche, la gêne s’est écroulée sur elle comme une avalanche. Pour la première fois elle était participante à part entière de la conférence. Elle venait de devenir membre de leur grande équipe, elle ne connaissait pas pour le moment beaucoup d’entre eux , elle avait entendu parler de certains, et ce qu’elle avait entendu provoquait souvent le dévouement, le sentiment d’abnégation, l’admiration, et renforçait son aspiration de réussir, de devenir diver, de travailler à la première ligne de la science moderne. En un sens, Tora vivait dans son rêve à ce moment-là, et ne se sentait pas du tout égale à ces héros. Pourtant, se figer comme ça, par gêne… elle ne s’en attendait pas d’elle-même. Il fallait absolument faire quelque chose, si merder dans cette situation, se résilier, ce serait la défaite alors, et définitive d’ailleurs. Etait-il possible que ça se finisse comme ça, en un instant ? Et la conversation a déjà changé de sujet, c’était mal à propos d’intervenir à ce moment-là… C’était fini…Tora s’est levée lentement, elle ne voyait presque rien devant elle - des taches rouges, des sons se décomposant. Jamais auparavant elle n’avait pas du appliquer autant de forces – des forces physiques ! pour se lever. Les secondes se sont ralenties incroyablement. Elle s’est forcée. Là – il fallait ouvrir la bouche. Tout le monde me regardait. Tous. Moi, qui étais-je en comparaison avec eux ? Avec commandos, qui étaient au-dessus d’elle, incommensurablement, qui accomplissaient de tels exploits de voyage dans les perceptions dont elle ne pouvait même pas rêver pour le moment. Et comment elle – un insecte aussi insignifiant – pourrait dire ce qu’elle devait dire ? Il fallait ouvrir la bouche. Comme dans un cauchemar, dans du délire. Quand, petite, elle était tombée gravement malade, sa température était montées jusqu’à quarante-un degré, son état avait été pareil – le délire, les images en décomposition, l’absence totale du contrôle de corps. C’était pour ça qu’elle n’était pas allée plus loin que le niveau vert – c’était ça, la pourriture.

- Je veux dire… je ne m’entends pas moi-même… Thomas Heldstroem … le brouillard devant les yeux… tu n’es pas sincère…je vais perdre connaissance ?... tu maintiens le silence sur… tu n’es pas sincère. Tu… dois comprendre, ça signifie que tu comprends…tout le monde me regarde – tous les divers, tous les chiens-loups et progresseurs, tous les milliers de scientifiques … si on ne remarque pas de changements, ça ne veut pas dire qu’il n’y en a pas … mon dieu, mes copains de l’institut me regardent aussi… et si tu étais stupide… qu’est-ce que c’est que ce délire ?!!… et croyais toi-même à ce que tu dis, tu ne se serais pas autant réjoui du soutien concernant les locomotives… ce que je dis, c’est la vérité… et toi, tu es ravi, soulagé… pourquoi dois-je être gênée par la sincérité et la clarté ?? tu es un grand spécialiste connu, j’en ai les jambes qui flanchent de te dire tout ça… merde, qu’est-ce que je dis ?... je ne peux pas me retenir pour ne pas le dire – au lieu de te réjouir, tu pourrais manifester de la sincérité et nous dire par ta propre initiative – quels dangers tu vois dans cette expérience, puisque qui mieux que toi, s’y connait ?! – c’est devenu plus clair devant mes yeux, le ciel n’était pas tombé sur la terre, le visage à Mingues a apparu devant mes yeux, il montrait son pouce et rigolait. De moi ??

- Tora, en réalité, on a du monde qui s’y connait pas plus mal que lui, - la voix à Mingues était ferme, bienveillante, et la peur a disparu tout à coup. – Le danger existe, bien sûr, sinon on n’aurait pas abordé le sujet… tu as raison – c’est insincère – d’essayer de camoufler ce sujet.

- Je suis d’accord. – C’était Thomas. Il était d’accord !- Il y a un danger. Nous ne savons pas à vrai dire de quel côté nous attendre à un mauvais tour. L’homme n’est pas une machine, et même pas un super ordinateur. L’homme est un mystère, dans lequel nous commençons seulement à pénétrer. Il n’y a tout simplement pas de moyen de s’assurer du fait qu’un long déplacement ne mène pas à des conséquences catastrophiques quelconques.

- Mais nous avons déjà l’expérience … - une fille que Tora ne connaissait pas a prononcé. Très sûre d’elle, très forte… la force émanait d’elle, littéralement. Les gestes étaient très concis. En observant ses manières, Tora a compris tout à coup qu’elle se contrôlait jusqu’au point de pouvoir se figer pendant une semaine sans aucun mouvement. Et en plus elle a compris – combien de gestes parasites, minimes, n’ayant aucun sens, elle faisait avec toutes les parties du corps – pas ceux qui font plaisir, mais ceux qui servent aux petites émotions négatives. Elle a eu envie de devenir comme elle – laconique en gestes, elle a voulu commencer la chasse – traquer et éliminer ces… même pas gestes, mais plutôt minauderies.

- Nous avons déjà des pertes, - la fille continuait. – Et nous étions sûrs aussi de contrôler la situation.

- C’est qui ? – Tora s’est approchée de Tissa.

- Fossa, le leader du troisième groupe.

- Fossa… c’est pourtant une petite bête, agile, forte… elle est alors – commandos ?

- Bien sûr.

- Je n’ai pas entendu ce que son groupe…

- Attends, - Tissa a placé sa patte sur l’épaule à Tora, - après…

Entretemps, la conversation a pris une autre tournure, qui semblait être loin des compétences des historiens concrets. Un expert avait pris la parole, apparemment pas un diver, provenant de l’institut. Bizarrement, c’était Fossa qui lui objectait.

- Avant de poursuivre les expériences dangereuses pour la vie, je crois qu’il est indispensable de tout examiner méticuleusement. – L’expert n’avait pas l’air très sûr de lui, mais on ne pouvait pas l’appeler timide non plus.

- Mais comment l’examiner, sinon en vérifiant sur sa peau ? Proposez des choses concrètes, et s’il y en a une moindre fraction de bon sens, les désirs de Triks et les autres peuvent changer. Car nous ne sommes pas physiciens, nous sommes divers. Nous sommes nous-mêmes des sujets et des objets de nos expériences.

- Pourtant il existe des choses travaillées déjà…

- Oui. – Fossa interrompait l’interlocuteur au moment où le sens de sa question ou son argumentation devenait clair. Les manières typiques de commandos - Tora savait qu’ils employaient activement de différents moyens de rendre les propos plus compacts, volumineux : par exemple, quand un orateur croit que les auditeurs comprendront la fin d’une phrase tous seuls sans efforts, il dit tout simplement «  jyarou », en terminant ainsi la phrase. C’était curieux - quel niveau elle avait…

- Nous avons des méthodes travaillées d’évaluation indirecte de la dangerosité d’une situation. – Fossa a continué. – Mais est-ce que tu te rends compte – comment elles avaient été élaborées ? Qu’est-ce qui a apparu d’abord – les critères élaborées ou les plongées à son propre risque et peur ? Comment aurait-on pu les élaborer si on n’avait pas fait le pas vers l’inconnu ? C’est évident. – Fossa a fait une pause de quelques secondes et puis elle a continué. – Malgré les représentations établies, nos pertes ne sont pas les conséquences des sauts irréfléchis et sots « en avant ». C’est que pour l’instant nous ne savons pas sur quoi on peut se reposer à part des désirs joyeux, le vecteur des perceptions illuminées, le calcul sobre des faits connus. Je crois que tout le monde le sait, mais je répèterai quand même – d’abord, nous distinguons – quel désir joyeux a lieu, envers quoi l’anticipation vive est dirigée. Ensuite, lorsque la priorité des désirs joyeux est établie, nous menons, d’abord, une analyse minutieuse des actions supposées et des résultats souhaités. Ensuite – nous accomplissons les PI, c’est-à-dire que nous observons quelles PI, de quelle intensité, quelle acuité et profondeur résonnent avec l’expérience en question. Ainsi, ayant analysé les PI, on revient à la question – « qu’est-ce que je veux maintenant alors ? », « à l’égard de quoi je ressens une forte anticipation ? » Puis, si le désir est défini, accompagné par l’anticipation pas moins forte que cinq, nous agissons alors. Une telle suite des actions a été approuvée comme la plus efficace de toutes qu’on connait. Trouve-en une plus efficace et nous ne manquerons pas de l’utiliser.

- Cependant, il existe déjà un système plus efficace !

- ?

- Le lien valent avec la patine. Car ça donne plus de sûreté, si le désir forme ce lien, s’il devient cristal ou, au moins, ongle.

- Ben…, - lors de la conversation Fossa n’a pas souri même une fois, même une ombre de sourire n’a pas touché son visage, et en même temps on ne pouvait pas l’appeler sombre – c’était justement la force, une bonne force, extraordinaire, émanait de ses paroles, de ses gestes, de l’expression de son visage. – Cela ne peut pas être appelé un système plus efficace, puisque, essentiellement, il n’est pas différent de celui dont je parle. Naturellement, on utilise la patine – il n’existe pas de commandos, qui n’aurait pas de filet développé de « cyclones » - désirs joyeux stables.

- Bien, pourquoi tout le monde ne l’utiliserait ?

- Tout le monde qui peut, l’utilise. Pas chacun le peut, tout simplement parce que pas tous les divers ont une expérience suffisante des perceptions illuminées extatiques, pour pouvoir former la patine.

- Ben, alors… interdisons alors, par exemple,…

- Je m’attendais à ça, - il semblait que le ton à Fossa, son calme dynamique, irréprochable ne l’auraient pas abandonnée, même si la terre s’était ouverte sous ses pieds. –

«Interdire » est une très bonne solution. Et, bien sûr, elle part des meilleures intentions, comme d’habitude. Mais nous avons déjà dépassé tout ça. Il y a cent ans. Je comprends que cent ans n’est pas une durée suffisante pour que le vandalisme parte définitivement. Nous portons tous en nous des particules du passé, moi aussi. Mais moi, je travaille sur ça, je te le conseille aussi. En ce qui me concerne, je ne veux pas revenir « dans le beau passé ». Je suis aussi historien, comme toi, et je sais très bien à quoi ça mène - « interdire ». On en a assez interdit. On interdisait aux enfants de faire l’amour, de ne pas aller à l’école, de ne pas écouter ses parents, de « faire des caprices ». Par conséquent – quelques milliards d’oppresseurs et autant d’oppressés en moins. Encore avant –on interdisait de penser. Non, je ne parle pas du Moyen Age ténébreux, je parle du cultivé vingt-unième siècle. Vous ne vous en souvenez pas ? D’abord – exceptionnellement, on a interdit de regarder « la pornographie » d’enfants. Le fait que, n’importe quelle personne, si elle n’est pas malade psychiquement, ni impuissante, si elle a au moins des germes de la sexualité et de l’érotisme, éprouve inévitablement une attirance sexuelle et érotique envers des petits avec leurs corps, beaux et tendres – personne ne pensait à ça, il y avait un ordre – faire de sorte que tous se mettent à haïr en soi-même et en son voisin cette attirance à l’égard des enfants. Personne ne voulait penser non plus au fait qu’on ne peut pas être un peu enceinte, et que la suppression de la sexualité par fragments n’est pas possible, qu’elle meurt toute entière. Vous vous souvenez des reportages de ces années ? On a découvert un cercle de pédophiles – sur un site quelconque on a trouvé la pornographie enfantine, et l’administration zélée notaient de manière régulière les adresses de ceux qui essayaient de visiter cette ressource. Plusieurs milliers ont été révélés pendant les premiers jours dans des pays différents, des gens tout à fait divers, à commencer par des éboueurs jusqu’aux ministres, des scientifiques et des policiers. Et tout le monde lisait ces balivernes, et personne n’a manifesté au moins d’une étincelle de lucidité – «  ce n’était point un cercle criminel, c’était des gens tout simples, il y avait juste une telle chose comme sexualité, comme le désir d’éprouver et de donner le plaisir sexuel et érotique ». Mais non, on écrasait « les pédophiles » par des dizaines et des centaines de milliers. Et il faut dire que c’était réussi – finalement, il ne restait que ceux qui n’éprouvait rien à l’égard des enfants, à part du mécontentement. Les bases de la Grande Guerre Enfantine ont été jetées à cet époque, d’ailleurs…. Ensuite – une nouvelle mode, on a interdit de parler et, proprement dit, penser de l’existence de l’Holocauste. Sinon, exceptionnellement. Soi-disant on ne pouvait pas remettre en question de tels crimes horribles. Il suffisait de dire «  je doute que l’Holocauste ait eu lieu » - la prison. Et en plus si cette personne donnait des arguments – prison pour longtemps. Cela marchait bien, d’ailleurs, dans le sens de chasser l’envie de chercher des arguments, puisque si on donnait des arguments, on était alors un vrai criminel, on n’a pas simplement lâché une sottise, cela se pardonnait à la rigueur, mais c’était qu’on avait réfléchi et discuté. Cela ne se pardonnait pas. Du même genre –c’était interdit de lire Mein Kampf de Hitler. C’est-à-dire, selon la loi ce n’était pas interdit, mais en réalité – si. Le livre était introuvable. Même dans le milieu des bouquinistes libres il n’y avait pas de tel ouvrage. Dans les boutiques on-line – des inscriptions gênées «  momentanément indisponible ». En Allemagne, c’était le gouvernement de la Bavière qui détenait les droits d’auteurs du livre, qui interdisait tout simplement toute copie ou reproduction du livre en Allemagne, et luttait contre sa propagation dans d’autres pays. Les traducteurs de cet ouvrage tombaient derrière les barreaux pour « avoir contribué à l’excitation de la haine raciale ». Ne l’était- ce pas idiot ? Surtout dans les conditions où des centaines de millions d’Indiens, de Népalais, de Malaisiens, d’Indonésiens, d’Arabes, d’Israélites prônaient ouvertement le racisme, sans pouvoir céder un iota dans leurs criantes convictions conceptuelles raciales. Si c’était un ouvrage, comme la propagande l’annonçait, du délire marasmatique d’un fou furieux, pourquoi le cacher aussi soigneusement ? Et s’il inciterait à réfléchir ? En effet. Celui qui voulait, le trouvait. Car si l’on veut rendre quelque chose populaire, il faut l’interdire. Et vous vous souvenez – combien d’années en Russie il était interdit de publier toutes les données exactes sur la participation de l’URSS dans la deuxième guerre mondiale ? Si c’était une guerre héroïque, libératoire, pourquoi cacher donc ? Et surtout de la manière dont rien d’autre n’a été caché ? Et l’Europe libre ne dormait pas – la France mettait en prison pour avoir douté du fait du génocide des Arméniens par les Turcs. Encore, une exception donc. Ça a plu ! Et l’Amérique libre ne trainait pas derrière – le démocrate Georges Bush a tout simplement interdit aux journalistes et scientifiques américains de mentionner même le sujet du réchauffement climatique. Et ça a marché – ils se sont tus. Et plus ça avançait, plus ça allait. Vers l’année 2012, en Europe, le premier annuaire populaire - pour soi-disant confort des habitants – a apparu sur les sujets à ne pas aborder, ni à penser, sous la menace de la prison. Il contenait soit cent, soit cent cinquante points. Et ensuite ? Ensuite, l’instinct de conservation marche bien chez les gens. Pour ne pas lâcher un mot de trop, il faut tout simplement arrêter de penser à ce sujet – la seule solution sûre. Ainsi l’ouvrage à Haksley a vu le jour, celui qui avait paru il n’y avait pas longtemps comme une fantaisie délirante, la pensée criminelle est devenu réalité. Et il n’y avait pas de raison de pénaliser pour des pensées interdites – la peur même de lâcher le mot était un bourreau sûr, chacun traquait et condamnait soi-même tout seul. Et la pensée suit les mêmes règles que la vie – on ne peut pas la castrer un peu, et laisser le reste à prospérer. Elle mourrait entièrement. Et lorsque la pensée meurt, les commandes restent. Voilà qu’on a commandé pour en arriver à la troisième guerre mondiale… Mais ce ne sont que des vérités rebattues, je ne les répète pas ici pour éclaircir quelqu’un, mais pour rappeler- nous sommes déjà passés par là. « Pas bien » a été laissé dans le passé. « Supprimer pour leur bien » - nous n’y reviendrons pas, en tout cas moi, je me battrais même s’il faut, pour ne pas revenir à ces horreurs. C’est pourquoi, quand il ne s’agit pas des fous, ni des vandales, nuisant à la nature et pillant des passants, mais quand on parle des gens qui ont pour but le plus sacré d’atteindre les perceptions illuminées, d’éliminer sans relâche les émotions négatives, d’assister aux désirs joyeux de ceux qu’ils sympathisent, est-ce possible de leur poser des interdits « pour leur bien » ? C’est leur choix, ils suivent leurs désirs joyeux, qui se manifestent sur le fond des perceptions illuminées et les désirs de contribuer aux désirs joyeux des autres. Je dis des vérités premières ? Je suis d’accord. Mais comme on le sait bien, les vérités premières doivent être rappelées de temps en temps, pour ne pas oublier qui nous sommes et où nous allons. Donc – s’il y a des idées, des propositions, des observations, qui, comme tu crois, peuvent aider les gens, à qui tu sympathises, à ne pas tomber dans des situations non souhaitables, à ne pas disparaitre – parles-en avec eux, ils vont le prendre en considération, s’ils veulent, et se poseront la question – « après tout ça c’est quoi donc que je veux » ?

Fossa s’est tue aussi soudainement et sans postface comme quand elle avait pris la parole sans préface.

Bien. – Thomas a repris le cours de la conférence entre ses mains. – C’est ce que j’ai supposé, en effet, qu’il n’y a rien de quoi discuter. Comme je sais, Kert souhaite rejoindre cette équipe, c’est vrai, Kert ?

Oui. – Kert a réfléchi pendant quelques secondes en cherchant ses mots. – Vous savez que ma direction principale des recherches est les recherches des liens avec des dragonneaux. La seule supposition qu’on a c’est qu’ils se sont déplacés dans un des mondes, et font leurs recherches en se basant principalement dans ce monde. Ou dans ces mondes, s’ils sont plusieurs. En même temps, ils arrivent à obtenir l’information sur ce qui se passe ici par chez nous, et coopérer selon l’envie … ou entraver, ce qu’on nous a démontré avec une force très convaincante. J’y travaille depuis deux ans. Avant moi, on ne demeurait pas les bras croisés non plus. Aucun résultat. Je veux intensifier mes recherches. Je crois que pour ça il est judicieux de me déplacer dans n’importe quel monde d’ambre – les perceptions illuminées y sont beaucoup plus vives, profondes, c’est un fait sûr. Le temps y passe très différemment, c’est sûr aussi. Accomplir les plongées à partir de ce monde est plus facile, c’est clair. Il reste quoi ? La nostalgie de notre monde ? Je ne l’ai pas. La peur du non-retour ? Elle n’est pas aussi forte pour me faire renoncer. En plus, je m’en suis sorti en étant dans de beaux draps, et je suis sûr que je pourrai pressentir à temps s’il y a un souci. Combien de temps puis-je rester à rien faire ? Combien de temps peut-on accumuler régulièrement des résultats négatifs, en se consolant que la défaite est aussi une expérience… oui, expérience. Mais moi, je veux en plus l’expérience des victoires, des découvertes brillantes. Et nous, nous sommes dans une impasse, je vous le dis ! C’est pas grave si je transgresse aussi les règles implicites ? Parce que Fossa nous a bien parlé des lois implicites des siècles passés, mais elle n’a pas dit un mot sur les nôtres.

Le silence absolu.

Et oui, les filles et les garçons. Nous sommes dans une impasse. Et en gros tout le monde sait ou, du moins, se doute de quoi je parle. Cette impasse est tellement sans issu, que… mais à quoi bon en parler ! Pourquoi ne parlons-nous pas de l’essentiel ? Pourquoi sommes-nous prêts à organiser des conférences sur l’intervention des dauphins, l’idée de la colonisation, mais nous ne parlons pas de l’essentiel ? Mais parce qu’on n’a rien à dire. L’impasse est trop noire, c’est pourquoi nous n’en parlons pas. Moi, en tout cas, je n’en ai rien à dire, je ne vois pas d’éclaircie. Et personne n’en voit. Mais ne pas en parler est une molle décision. Au moins, nous devons, pour ne pas perdre pied, avant le début et à la fin de chaque conférence, tous les jours, toutes les heures, se dire – on est dans l’impasse. Quelque chose changerait peut-être alors… Nous somme voyageurs, divers, commandos, tout est parfait. Mais revenons trois cents ans en arrière encore une fois. A Bodhi. A son livre. Aux dragonneaux. Vous vous souvenez – de quoi il s’agissait ? Du changement des perceptions, c’est vrai ? Du voyage, exact. Mais de quel voyage ? Du voyage dans les perceptions illuminées. Et nous voyageons où ? Voilà… nous voyageons dans de différentes sortes de mondes merveilleux. Mais est-ce les mondes des perceptions illuminées ? C’est vrai, nous les ressentons, nous aspirons à les avoir plus souvent et plus nombreuses. Mais est-ce que ce sont elles notre but lorsqu’on va dans des mondes d’ambre, de pêche, des mondes bleus ? Je ne parle même pas des mondes verticalement orientés, je ne parle pas du tout où sont passés ceux qui sont considérés maintenant comme disparus ? Est-ce tout ça les mondes des PI ? Non. Et c’est quoi qui nous attire par-là ? Des PI plus vives ? De nouvelles PI ? Des PI extatiques ? Non ! C’est-à-dire que bien sûr, pour nous les perceptions illuminées sont le moteur, et l’assurance et le laissez-passer, et tout ce que vous voulez. Sans elles aucun voyage n’est possible, y compris les rêves conscients les plus simples. Mais pour nous les perceptions illuminées sont le moyen, pas le but. Et c’est là notre impasse la plus horrible et profonde. C’est pourquoi nous pataugeons sur la surface. Avant, les gens scrutaient le stéréoviseur, buvaient de la bière et jouaient aux jeux d’ordinateur. Ils travaillaient aussi. Violaient leurs enfants. Se tuaient avec des émotions négatives. Cela n’existe plus, l’humanité a monté une marche au-dessus. Et maintenant nous obtenons des impressions pas de la bière et journaux, mais de l’intégration des perceptions. Nous voyageons dans les mondes. La différence est énorme, mais est-ce que nous ressentons la plénitude de la vie ? Eprouvons-nous l’extase débordante, le triomphe, l’appel, l’aspiration, le dévouement ? Quand la dernière fois une nouvelle perception illuminée a été découverte ? Elles sont quoi – épuisées ? Mais pas du tout, c’est nous qui sommes épuisés. Nous nous sommes empêtrés dans nos beaux mondes. Certains parlent de l’assistance aux êtres des autres mondes, d’autres – de l’intérêt purement scientifique, d’autres encore – des recherches des dragonneaux… ayant l’envie, nous pouvons encore trouver une centaine de raisons pour poursuivre notre course sur place. Et les résultats sont incroyables, c’est incontestable, c’est gagné. Pourtant, finalement nous serons tout de même Gros-Jean comme devant, parce que même les buts les plus élevés, les plus beaux voyages, les mesures les plus efficaces de l’assistance aux pratiquants dans d’autres mondes ne remplacent pas l’essentiel. Vous vous souvenez Bodhi avait écrit sur Samadhi ? Qui parmi nous peut partager son expérience de Samadhi ? Peut-être quelque part dans « les Ressources » il y a au moins un petit chapitre à ce sujet ? Vous me montrerez, je ne l’ai probablement pas vu ? Peut-être quelqu’un rimaille petit à petit, fait des expériences, subit des défaites et obtient des résultats minimes, au moins ? Non. Rien de tel. R-i-e-n. Nous nous sommes résignés d’avance. C’est comme ça, nous nous sommes habitués à la défaite, nous nous sommes dit – ben, Samadhi – c’est pour les monstres, Bodhi et les dragonneaux. Nous cultiverons doucement les perceptions illuminées par ici, et voyagerons en même temps dans les mondes, en réanimant la Terre, etc. En gros… quoi dire… je le dis tout ça, en souhaitant me joindre aux colonisateurs, parce que comme ça la peur de défaite est moins forte, ainsi – on a la garantie d’une vie intéressante. Et si maintenant je m’asseyais pour tâcher d’atteindre Samadhi ? Et toi, Norton, tu es le plus courageux, le plus déterminé parmi nous, en tout cas, je le crois, si tu imagines que tu essayes d’atteindre Samadhi, il apparait les pensées sceptiques de quelle intensité ? De quelle intensité la certitude de la défaite ? D’ailleurs, le mot « si » est mal placé, je ne le ferai pas. Et toi non plus. Parce que pas de reins assez solides. Parce que nous ne choisissons pas les désirs les plus joyeux, eh non. Nous choisissons les désirs les plus joyeux qui restent après que la peur de la défaite nous a pressés. Et ce n’est pas la même chose.

Kert a fait un geste désespéré de la main et s’est allongé sur l’herbe. Mingues semblait vouloir dire quelque chose, a léché les lèvres, a passé sa main dans les cheveux et a changé d’avis.

C’est tout pour aujourd’hui. Demain – à la même heure. Nous ne sommes pas encore arrivés aux dernières nouvelles. – Thomas était bref, et apparemment, voulait terminer la rencontre au plus vite. Demain. Nous avons des chances, néanmoins. Je le crois.

 



<< en arrière en avant >>