« Maya »

Volume 2: « L'origine des especes »

Chapitre 08


Une brindille a craqué en faisant du bruit, et Slip s’est figé.

« Hein… je deviendrai bientôt comme les kadoums. J’ai perdu toute la prudence… je me prends pour un trop intelligent, n’est-ce pas ? Regarde, Slip, la forêt te donnera une leçon, comme elle a donné une leçon aux kadoums… »

Maintenant il faut attendre, rester sur place, même mieux – m’assoir. Et oui, il vaut mieux m’assoir. Dans un tel état, quand on marche sur des brindilles, on fait le bruit pour que tout l’entourage nous entende, on peut faire des bêtises.

Autour tout est rugueux, poilu, humide, aromatique, l’herbe drue mouillée, de grands arbres branchus, à l’écorce rouge et au lichen pendant sur des troncs et des branches. De grandes feuilles ovales de couleurs diverses dans un ruisseau peu profond et transparent.

La forêt semblerait trop sombre et austère à l’œil inexpérimenté, la lune a abandonné le ciel, et toutes les ombres se sont rassemblées, en s’unissant pour former un être unique humide, tremblotant et imprévisible. Avant, lors de telles nuits sans lune, Slip avait essayé de ne pas sortir, mais là il savait s’orienter dans le noir absolu. Pour cela il ne fallait pas regarder de tous les côté spasmodiquement, et d’autant plus il ne fallait rien scruter pour essayer d’entrevoir quelque chose - c’était absolument inutile. Il fallait lever le regard un peu plus haut de la terre et tourner la tête d’un côté à l’autre, sans précipitation, en relaxant les yeux, pour embrasser le noir largement et doucement ; sans essayer de saisir les détails, mais juste en se concentrant tranquillement sur ce qu’on voulait, et là, à un moment donné, un pressentiment fin apparaissait au milieu de la poitrine, un pressentiment presque insaisissable, qui menait au but. Désormais il savait le faire, s’étant entrainé dans de la broussaille dense sur les Collines des Corbeaux, qui étaient à une demi journée de marche. La nuit le vent déplaçait particulièrement furieusement les odeurs hors des collines, en les attrapant presque par terre et en les amenant verticalement en haut, vers les sommets des arbres, pour ensuite les poser doucement vers la lisière basse de la forêt entre les collines, pour ne pas craindre qu’un nez au flair excellent souffle aux yeux. Ce n’était pas facile, pas facile… Slip a ressenti de la fierté pour ses succès, mais il s’est tout de suite rappelé longue Karisse et a rapidement raccourci le contentement apparu, et au bon moment ! – l’équilibre fin entre le savoir serein, habitant la poitrine, et ce qu’il avait entendu, vu, reniflé, ressenti n’a pas été perdu. Le lien s’est restitué, après avoir chancelé légèrement, et il est redevenu partie inaliénable de cette forêt, et pas tout simplement chasseur ou victime. Et oui… Karisse pouvait apprendre beaucoup de choses. Il retournerait la voir, et plus qu’une fois.

Slip a tourné le regard d’un côté à l’autre, en écoutant ses sensations. Et oui… définitivement… la tâche noire là- bas, parmi d’autres tâches noires, répondait à un appel dans sa poitrine. En posant doucement ses pieds et en repliant son corps, en répondant aux touchers doux des pattes de pin poilues sur ses flancs, il a fait quelques pas. Les ténèbres se sont écartées. C’était clair que ce serait confortable par là. Deux grands pins se sont soudés à leurs bases, en formant une tente solide et cachée, et lorsque Slip a déblayé les feuilles autour des racines, la niche est devenue assez profonde, là il pouvait poser son dos contre l’écorce rugueuse. Elle était chaude… les pins sont toujours chauds… chauds et confortables. Les bouleaux sont aussi confortables, mais plus éloignés, ils habitent seuls et n’aiment pas la société. Là il pouvait s’arrêter et se livrer à ses pensées et sentiments.

… Karisse. C’était intéressant avec elle… Longue, marrante… D’abord Slip ne l’a pas prise au sérieux, en effet - qu’est-ce qu’on pourrait attendre d’un être aussi étrange ? Leur rencontre était accidentel. Elle a eu lieu pendant sa toute première tentative d’atteindre les frontières. A ce moment là il a senti une faim de loup, il n’y avait pas de nourriture depuis deux jours, pourtant c’était connu d’avance qu’il y n’aurait pas de nourriture lors de tout le trajet, à partir des marais de roseaux jusqu’à la tanière abandonnée, mais la curiosité s’était avérée plus forte que le bon sens, d’autant plus que après la tanière abandonnée la terre submersible de la rivière commençait, là-bas il y avait de la nourriture à volonté. Deux jours sans manger – en gros, rien de quoi avoir peur, il connaissait les temps pires que ça, en plus Slip n’était plus un gosse et savait survivre dans la forêt, mais le fait qu’il n’y aurait pas d’eau non plus, ça il ne l’avait pas prévu. Il n’avait pas pensé de demander soi-même, et Nara n’avait rien dit – soit elle avait oublié, soit elle avait à lui donner une leçon pour le dégoûter d’aller fourrer son nez là où il ne fallait pas. Bien sûr, elle n’avait pas besoin de tout ça, elle allait bien, tout le monde allait bien en général, pourquoi chercher des soucis sur sa tête ? Là c’était elle toute crachée… ils étaient tous là tout crachés – tous ses proches et amis, et les proches de ses amis… le contentement… d’abord tu penses que le bonheur est là, ensuite il se transforme en une plaie qui démange, comme si tu mourrais minute par minute. Pour quoi c’est comme ça ? Pourquoi les autres peuvent tout simplement vivre jour après jour, et lui Slip ne peut pas ?

Peut-être Nara n’était jamais venue ici, elle se vantait tout simplement ? Qui savait… Trop de rumeurs, trop peu de vérité. Bon, là au moins il y aurait plus de vérité.

Le premier jour il avançait avec une vitesse maximale, mais vers le soir il a été fatigué de louvoyer entre les troncs innombrables, poussant dans tous les sens, étant soudés les uns aux autres sous des angles incroyables. Finalement, la langue gonflée à cause de la soif, il est tombé pour passer la nuit sur une bosse, couverte de lichen dense et sec, pour la première fois dans sa vie il enviait les arbres, regrettant l’absence de racines, avec lesquelles il aurait pu extraire de l’eau de la terre. Si seulement il avait une petite racine comme ça, comme le sapin – partant promptement dans les profondeurs, vers la chaleur, vers l’eau. Les arbres vivaient leurs vies, mystérieuses, lointaines… En s’endormant, Slip voyait, à travers les paupières mi-closes, des fils pointillés fins, verts, scintillants couler à travers les branches de pins et de sapins, en ruisselant rapidement, sans arrêt. Les arbres se parlaient, il le savait, mais pourrait-on les comprendre ? Non simplement utiliser la connaissance muette, venant lors de la contemplation des fils, mais justement comprendre, ressentir – comment et quoi ils ressentaient ? C’était, bien sûr, une autre question « superflue » - parmi celles, à cause desquelles il se faisait gronder par les adultes si souvent. Et si supposer que lui aussi, il émanait des fils verts pour se mêler à la danse scintillante ?... pour quelques instants Slip a ressenti une sensation extraordinaire, elle l’a percé avec un léger toucher, mais le sommeil déferlant l’a emporté loin.

Il a passé la nuit en faisant des cauchemars. Il rêvait des balivernes – soit les cris des kadoums et la peur qu’on le découvre et attrape, soit la bosse s’est tout à coup mise à s’enfoncer sous la terre, d’abord il s’est réjoui de pouvoir arriver à trouver de l’eau, mais avec chaque seconde ça devenait de plus en plus chaud, l’air devenait brûlant et il avait mal en respirant. En se réveillant avec un cri sourd, Slip a essayé de reprendre le souffle et a découvert que la gorge était réellement brûlante et il avait mal avec chaque gorgée – il s’est avéré qu’il avait fait une grosse erreur. Des champignons puants poussaient dans le lichen, et lorsque, en dormant il s’est rué dessus avec son flanc, un nuage entier de spores amères s’est levé dans l’air, et là il en a tellement respiré qu’il se sentait vraiment mal. Le reste de la nuit a été passé dans un semi-délire, Slip tantôt tombait dans de rêves chauds, tantôt en sortait en grognant. Il suffisait qu’il ferme les yeux, que le mouvement des arbres, des buissons, de l’herbe commençait, la terre courrait sous les pieds en passant à gauche, en haut, en bas… Combien de temps cette torture allait durer … C’était pour quand, l’aube ? Minute s’écoulait après une autre, Slip se relevait, tournait d’un côté à l’autre, se remuait, s’évanouissait et en ressortait, au bord des larmes de désespoir, même le sommeil ne le sauvait pas des tourments.

Le jour s’est à peine levé, il a commencé à avancer, bien qu’il ait compris que c’était dangereux - marcher sur l’herbe mouillée par la rosée, en la piétinant et laissant des traces. Il n’avait qu’une pensée dans la tête – s’éloigner le plus loin possible au plus vite, pour que revenir devienne insensé, pour que la terre submersible de la rivière soit l’aimant, qui attire et augmente les forces. Il a essayé de lécher les gouttes de la rosée, mais cela n’a fait que exciter la soif – non, il valait mieux oublier tout ça, en avant, seulement en avant. C’était une découverte importante – le plus on pense à quel point on se sent mal, le pire on se sent, c’est pourquoi il fallait arrêter d’y penser.

Quand Karry l’apprenait à penser, elle disait entre autre que kadoums n’arrêtent jamais de penser – ils n’arrivent pas à s’arrêter. Incroyable ! Quels êtres bizarres, inconcevables ! A ce moment là il les a enviés, c’était incroyable – il sortait hors de lui pour apprendre à penser au moins un petit peu, et eux… mais là Slip a compris pourquoi Karry parlait de cette particularité inouïe pas avec envie, mais avec regret, il semblait qu’à ce moment là elle avait de l’empathie pour eux ! Mais non, c’est pas possible… mais c’est pour qui alors qu’elle avait de l’empathie ? C’était le bon moment pour vérifier comment les leçons sont assimilées. Une chose quand tu es rassasié et content, et autre chose maintenant … fatigué, en courant… est-ce que j’y arriverai ?

La forêt dense s’est faite soudainement succéder par la forêt clairsemée, la terre est devenue dure, poussiéreuse, l’herbe clairsemée ne la retenait pas. Des volées de plécoptères voltigeaient autour, des corbeaux tournaient au dessus, encore plus haut – le ciel presque sans aucun nuage, infini, inaccessible, poignant.

Slip s’est concentré sur la question et s’est mis à chercher en lui ce sentiment spécial qui amenait à la naissance de la réponse. Combien de temps, combien d’efforts ont été dépensés avant qu’il ait appris à tâter cet état presque insaisissable. Karry… elle était tellement pleine d’abnégation… Merci à toi, Karry… tu es parvenue à m’apprendre. Comme si tu sentais que tes jours étaient comptés, tu étais tellement pressée, tu m’a tellement martyrisé, que parfois je voulais te crier dessus. Maintenant je n’oublierai pas, je ne perdrai pas…

Une demi-minute plus tard le sentiment de l’anticipation de la naissance d’une pensée a apparu. Un peu faible, bien sûr, mais c’est pardonnable en gros, puisque la fatigue était énorme. Ce sentiment – comme une corde tirée dans la poitrine, fine, sonnante, si seulement on pouvait la voir, elle aurait, probablement, l’air d’un fil d’araignée impondérable, humide, scintillante dans les rayons de soleil. Maintenant il faut « faire mon nid ». Karry aimait cette image, elle aimait les images en général – elles aident vraiment bien, surtout au tout début. Eprouver le sentiment de l’anticipation de la naissance d’une pensée et se concentrer en même temps sur sa question – passer d’une chose à l’autre, une fois, deux, trois, jusqu’à ce que les deux s’entrelacent, jusqu’à ce que la certitude ferme n’apparaisse – c’est ce que Karry appelait « faire son nid », en disant que si le nid est fait, s’il est solide et chaud, un oiseau viendrait sûrement y vivre. Il fallait juste attendre, et il viendrait.

« A moi ! » La pensée a apparu – l’oiseau est arrivé. Voila, le plus dur est fait, Slip avait toujours du mal à réussir avec ça. Avec son impulsivité, son énergie effrénée de gosse, débordante de tous les côtés, rester immobile quelque part profondément à l’intérieur, « faire un nid » et attendre - oh, comment c’est dur… Maintenant il lui reste le plus simple – comprendre la réponse. Karry donc avait de l’empathie pour elle-même. Une réponse bizarre… je ne comprends pas… pourquoi avoir de l’empathie pour elle-même, du moment qu’elle n’était pas kadoum, si pour elle arrêter de penser était aussi simple que pour moi maintenant arrêter ma course ? Quelque chose ne colle pas, il y a un souci… bon, plus tard.

Ainsi, tantôt en se rappelant et réfléchissant à ceci et cela, tantôt arrêtant complètement de penser pour se laisser à ses sentiments, au bout de la deuxième journée, Slip est finalement arrivé à la vieille tanière. Les points d’orientations étaient bons. C’était bien qu’au moins avec ça, Nara ne lui ai pas joué un mauvais tour. La tanière était un petit square de terre, confortablement caché sous un rocher surplombant. Autour, des buissons denses d’églantier poussaient, un bouleau se penchait d’un côté. A un autre moment il n’aurait pas manqué de se réjouir de cet abri naturel idéal, mais là ce n’était pas le moment - il avait besoin d’eau, et justement il n’y en avait pas. Ses narines saisissaient une légère odeur de la fraicheur, mais d’où elle venait ? Bien sûr, si le lendemain matin il se réveillait tôt pour faire le tour des environs, tôt ou tard il comprendrait du quel côté il y avait de l’eau, mais passer encore une nuit… non, ce n’était pas concevable.

Petit à petit le désespoir prenait le dessus, puisqu’avant que la nuit arrive, il y avait peu de chance de deviner la direction. A ce moment là Slip a découvert que la soif avait quand même joué son rôle de traitre, par conséquent, il a remarqué trop tard qu’on l’observait de près. Heureusement, l’erreur n’était pas fatale, si cela aurait été un kadoum…. Mais ce n’en était pas un. Un regard vif, les façons rusées – s’il avait envie, Slip aurait pu, probablement, l’atteindre et l’attraper, mais dans l’état dans lequel il était.

- Je m’appelle Slip, et toi ? (Peut-être, sait-elle où il y a de l’eau ? L’amitié alors pourrait être utile. )

Les yeux perçants ont tout de suite disparu parmi des cailloux et des branches sèches. Diable… Quoi faire… Le frôlement d’un côté – elle était là, sur un grand caillou ! Comment est-ce qu’elle arrivait à bouger de telle façon que même lui, pas le dernier dans l’art de pistage, n’entendait le son de ses pas, ni sentait les odeurs ?

- Attends, ne disparais pas, je ne te ferai pas de mal…

Le petit nez s’est plissé en sourire.

- Tu parles, un ver poilu, à moitié mort, ne peut pas faire du mal à la rapide Karisse !

Dis donc… Les yeux de Slip se sont enflammés avec une fierté blessée. Personne ne pouvait l’appeler ainsi, même quand il était faible. Quoi faire alors ? On ne pouvait pas étancher sa soif avec la fierté, il fallait se forçait, il fallait y arriver pour ne pas se trahir, pour n’en rien laisser voir, pour ne pas faire peur à la fripouille.

- Ecoute, je veux seulement de l’eau, dis – comment puis-je en trouver ? Il y a trop peu de temps avant que la nuit arrive, ca fait deux jours que je n’ai rien mangé, ni bu, je ne voudrais pas…

- « ne voudrais pas ? » Karisse l’a interrompu, en imitant son intonation d’un ton railleur. Ce n’est pas dans ton état de dire « je ne voudrais pas » - c’est le bon moment de dire « aide-moi, s’il te plait ». Quoi – la fierté ne permet pas ?

Slip était agacé et offensé, et le plus énervant c’était que vraiment il était impuissant de faire quoi que ce soit, la fierté l’empêchait de prendre les circonstances comme elles étaient. La fierté était son patrimoine familial, tous ses proches étaient fiers de leur orgueil patrimonial…beurk …. quelles balivernes - étaient fiers de leur orgueil… et là il s’avérait que ce qui lui était présenté comme une valeur absolue devenait un fardeau, et pas simplement un fardeau, mais un obstacle infranchissable à la survie, car il semblait que cette Karisse n’avait aucune intention d’admettre sa supériorité comme due, et il fallait céder pour survivre, il n’en avait pas l’habitude, il ne savait pas céder.

- Karisse, j’ai vraiment besoin de l’eau, c’est vrai…

- Quel asticot marrant ! L’insolence n’a pas marché, donc maintenant tu as décidé d’appuyer sur la pitié ? Je n’ai pas de temps pour des balivernes. Soit tu me pries, comme il faut, soit je m’en vais.

Slip ne voulait, ni pouvait plus résister, il a failli ouvrir la bouche pour dire « s’il te plait »… et il n’a pas pu ! Je ne savais pas que c’était si dur ! Cet orgueil maudit… comment ça, je le veux pourtant… les mâchoires avaient comme une crampe, lorsque Slip a tout de même prononcé la phrase nécessaire.

- Oh mon Dieu ! Notre héro a condescendu pour prier. – Karisse a ri sans méchanceté. – Bien, je t’aiderai, tu as de beaux yeux, j’ai une faiblesse pour des mignons…

Une sensation d’un entonnoir profond a apparu presque devant le milieu de la poitrine de Slip, comme si un liquide dense et lourd a commencé à tourner sous l’influence d’une force insurmontable, plus fort et plus profond, cette sensation était en même temps en lui et à l’extérieur, et elle l’a ramené de ses souvenirs au présent. Qu’est-ce que ça veut dire ? Ce n’était pas pour la première fois déjà… Slip s’est enfoncé plus fort dans la niche sous les deux pins, il a reniflé, puis s’est figé. A ce moment là il ne pouvait pas se permettre de se détendre, il fallait essayer de comprendre – ce que cette sensation d’ « entonnoir » voulait dire, il fallait permettre à la forêt de l’apprendre, et pour ça il devait avant tout arrêter de penser, car les pensées étaient, bien sûr, bonnes pour rendre la lucidité stable et non fluctuante, tant une branche dans un ruisseau, mais il avait besoin de plus – devenir partie de l’élément, partie de la forêt, et elle montrerait alors, elle apprendrait.

La sensation d’ « entonnoir » a encore augmenté un peu, il la percevait même plus fort que la perception de son corps. A un moment donné, l’immobilité était perçue comme affectée, freinante, et Slip s’est alors mis à faire des mouvements à peine visibles, d’abord avec la tête et puis avec tout son corps. Désormais il s’est fondu avec les ténèbres de la forêt, avec le chaos de l’encombrement des ombres mouvantes, il s’est fondu à l’intérieur et à l’extérieur. Ses yeux sont devenus les yeux de la forêt, la forêt entière écoutait avec ses oreilles, sa vie est devenue la vie de la forêt, il n’était plus séparable de la grande Entité, comme il n’est pas possible de puiser la mer, ni emporter la forêt dans la poche. Cet instinct est un instinct ancien, puissant, l’instinct de la fusion avec l’élément, celui qui donne la vie et amène la mort selon la volonté insondable, faisant partie indélébile d’une fleur même la plus futile, du plus petit insecte.

Quelques minutes plus tard Slip a été ramené sur la surface, il se sentais alors comme une vague solitaire sur le miroir des eaux de l’océan - toute seule, faisant partie d’une grande entité en même temps. Il incitait encore des pensées en éprouvant la joie du pionnier, se sentant comme une vague qui court, ferme, sûre d’elle, ramassée en un seul endroit par une force étrange et capable de, selon son désir, tantôt surmonter l’espace infini, tantôt tomber dans la profondeur.

… Le soir même Karisse lui avait montré le chemin vers l’eau, et Slip avait été sincèrement déçu. Juste un petit ruisseau, plongeant sous les cailloux et les feuilles pendantes de bardane, courant avec joie de nulle part à nulle part. Mais c’était de l’eau cependant ! Il est tombé lourdement dans le ruisseau avec tout son corps, tantôt en faisant des galipettes, en s’ébrouant et s’ébattant, tantôt en s’immobilisant en une position d’extase, pour s’imprégner de l’eau avec chaque cellule de son corps martyrisé, et buvait, encore et encore… finalement, il s’est figé, en cachant son nez dans le feuillage sec du bord du ruisseau. Celui ci passait par un nouvel obstacle, en le contournant pour poursuivre son cours, tout à coup Slip s’est senti rempli d’un incroyable sentiment de puissance, qui lui a été transmis du ruisseau. En se vautrant et en scrutant les nuages, éclairés par le soleil couchant, Slip s’est rendu compte qu’aucunes forces au monde ne pouvaient arrêter ce courant, si faible d’apparence. Même si on le barrait avec des buches, de la terre, essayait de le stopper, il se transformerait en un lac puissant, qui briserait tout de même le barrage, soit il trouverait un chemin pour contourner. C’était la même grande force qui permettait à une faible fleur de casser l’épaisseur de l’argile sèche et dure comme de la pierre… Slip a fixé une brindille minuscule d’un chêne, qui poussait juste devant son nez, et la même puissance, qui s’était écoulée en lui du ruisseau, répondait dans cette pousse verte et tendre. C’était la même force, qui, indépendamment de tout, faisaient éclore les boutons au printemps. La grande force se cachait dans des phénomènes, semblait-il, les plus aériens, faibles, invisibles, et, en étant interprété dans chacun d’entre eux, elle les faisait tels qu’ils étaient, et rien ne l’arrêterait. Cette force était en Slip aussi, il la ressentait parfaitement nettement, et c’était elle qui le rendait musclé, prompte, persévérant, au même titre que cette bardane a été faite verte et large. C’était impossible d’expliquer, impossible de ne pas ressentir. Slip s’est rappelé que Karry appelait ce sentiment « la sensation du printemps éternel » en disant que kadoums ne le ressentaient jamais, c’est pourquoi ils avaient toujours des maladies quelconques. Incroyable – est-ce possible de vivre et ne JAMAIS le ressentir ?! En se livrant de nouveau à la sensation du printemps éternel, Slip sentait avec plaisir comment elle le remplissait avec de la vie : elle cicatrisait les égratignures, enlevait la fatigue, et dans un rythme unique avec cette grande force il se réveillait en lui, tant une source, et pulsait le frisson poignant du bonheur innocent.

Karisse observait ses ébats dans le ruisseau avec sourire, en s’appuyant contre une bosse pas très haute, et quand il a étanché sa soif et est sorti sur le bord, leurs regards se sont croisés… Marrante… Cependant elle lui avait montré de l’eau, il ne voulait donc pas lui faire peur – il attendait qu’elle partirait par soi-même pour ses affaires, mais Karisse n’était pas pressée.

- Tu attends quelque chose de moi ?

- Pas de toi, - Karisse a plissé de nouveau son petit nez.

- De moi.

- C’est-à-dire ?

- Je veux ressentir si je dois t’apprendre ou pas.

- M’apprendre moi ? Quoi ?

- Fier, stupide…

- Fier – oui, stupide – non, pourquoi tu dis que je suis stupide ?

- L’orgueil rend toujours stupide.

- Donc, mon père est stupide aussi, ainsi que ma mère, et mon grand-père, qui m’a appris à chasser, et tous mes proches, qui m’ont aidé et m’ont appris – eux tous sont stupides, hein ? – Slip a ri sans méchanceté.

- Et oui, s’ils sont fiers, ils sont stupides. Tous.

- Mais pourquoi tu dis ça ?

La conversation a commencé à fatiguer Slip. Bien sûr, merci à elle d’avoir aidé, mais là c’était le moment de rentrer dans la vieille tanière pour, finalement, se reposer avant la route imminente.

- Si tu es fier, ça veut dire que tu es vulnérable. Et le plus tu es fier, le plus tu es sans défense. Par exemple, maintenant – je pourrais t’apprendre un art très important, je pourrai peut-être… tu me parais pas bête, mais tu refuses mon aide juste parce que je dis des choses qui heurtent ton amour-propre. Tu le refuses par orgueil, car tu es habitué d’être un individu important, qu’il faut te respecter. Et ça donne quoi ? Ca fait que tu prends la pose et tu perds ta chance, l’orgueil te prive de la sensibilité, et quand on n’a pas de sensibilité, on passe à côté, au moment où il faut s’arrêter, et on s’arrête quand il faut partir en courant. N’est-ce pas de la stupidité ? Imagine que tu fais pareil quand tu chasses – tu n’attraperas même pas un rat des champs pelé !

Pour une raison quelconque l’analogie avec un rat des champs pelé n’a pas vraiment plu à Slip. Bien qu’elle ne l’insulte pas, mais quand même… ça sonne soupçonneux. Il s’est senti un peu gêné.

Bizarrement, Slip ne se sentait pas maitre de la situation, cette Karisse longue et marrante savait se comporter comme si elle se moquait, ou pas – incompréhensible.

- Tu peux ne pas me croire, mais je chasse pas mal.

- Je crois. Mais je parle d’une autre chasse maintenant. Je parle de la chasse à la sagesse. La chasse aux lièvres demande une patience impeccable, de l’endurance et le saut finale rapide, car si tu ne peux pas rester immobile, sans gigoter, dans l’embuscade, tu feras rire les lièvres de tous les alentours. La chasse à la sagesse demande du silence intérieur impeccable - aucun orgueil, aucune vexation - rien, du silence absolu, et là la chasse sera réussie. Donc, mon ami vénéré, justement maintenant tu feras ton choix – soit tu resteras fier et stupide et je partirais, soit justement maintenant tu seras sensible et curieux, ayant de l’anticipation, je t’apprendrais à ce moment là.

Etant arrivé à cet épisode de ses souvenirs, Slip a frissonné involontairement, une vague de frissons a parcouru son corps. Il a eu tellement de chance de ne pas répondre de manière hautaine à cet instant ! Sinon, tout ça pourrait ne pas avoir lieu - ni son voyage vers les frontières, ni la joie des découvertes, il n’aurait pas rencontré Karry, et en gros….

L’aube arrivait. Slip ressentais son approche, même les yeux fermé, vu comment la fraicheur dans l’air accroissait, comment ses muscles se remplissaient de vigueur. Est-il vrai qu’aujourd’hui déjà il arriverait aux frontières ? Deux jours de marche jusqu’à la tanière abandonnée, encore une journée sur les rochers tombés - de nouveau sans eau, mais au moins il n’avait pas de souci avec la nourriture, encore une demi journée dans la broussaille humide et dense, si dense que parfois il était dur de trouver une fissure entre des troncs innombrables du sous-bois, et encore une demi journée le long de l’abime. Est-ce que cette fois il y arriverait ? Cela faisait déjà la quatrième tentative !

A ce moment là Slip a senti quelque chose se passer. Pas comme il fallait… mais quoi ? Est-ce que cette fois il n’y arriverait pas non plus ? Il s’est relevé, s’est figé. Non, il n’y avait rien dans l’air, tout était calme. La lumière de l’aube, qui passait à peine, ne permettait pas de voir, mais c’était clair quand même que le souci était ailleurs – pas dans quelque chose qu’on pouvait voir ou entendre. Etait-ce vrai – ce que Nara avait raconté sur la force mystérieuse, qui gardait les frontières, et que personne ne pouvait surmonter jusqu’à ce moment là ! Slip ne croyait pas à ces baratins. Quoi que cette force ait été, soit elle faisait partie de la forêt, et là il pourrait la sentir pour la contourner, la ruser, en devenant sa partie, soit elle était hors de la forêt, et là… il ne savait pas alors. Dans son expérience il n’y avait rien qui ne faisait pas partie de la forêt. Non, il fallait chercher le problème ailleurs, quelque chose ne tournait pas rond en lui-même… ça était le cas… plus à ce moment là. Donc – tout allait bien ? Et non, il avait déjà l’amère expérience de négligence de la sensation de danger… Il fallait essayer de reprendre dès le début, il fallait comprendre, sinon l’ennemi attaquerait, et il ne serait pas prêt.

Slip s’est recouché, s’est détendu, a arrêté toutes les pensées, la frontière entre la sensation d’individualité et le sentiment de l’élément unique a fondu un peu, de nouveau il a « plongé » sous la surface… le sommeil léger l’a envahi, le corps, comme s’il se mettait de côté… c’est le moment. Slip a recommencé à se réveiller, en essayant de répéter tout en détails, comme c’était. L’arrivée de l’aube… l’air se remplissait de la fraicheur, les muscles ont bourdonné avec une force spéciale intérieure, non manifestée. Etait-ce possible que déjà ce jour là il arriverait aux frontières ? Deux jours de marches jusqu’à… stop ! Là, c’était justement là qu’il y avait un souci. De nouveau le sentiment inquiétant a apparu, de nouveau ça ne tournait pas rond, mais quoi ?? Mais c’était là – « était-ce possible que déjà ce jour là il arriverait ». Slip tournait cette pensée en rond, et il voyait clairement désormais que c’était justement elle qui provoquait quelque chose de sombre, engloutissant les forces et l’acuité de l’attention. Comment ça… Karry n’a rien dit que les pensées pourraient influencer AINSI, d’ailleurs elle n’avait pas le temps. Bon, arrête de pleurnicher. Elle l’a dit ou pas, tu as ta tête sur tes épaules. En tous cas, maintenant c’est clair que les pensées, comme celle-ci, sont hostiles et maladives, elles détendent et privent de sensibilité. Bon, alors je m’en souviendrai…

Comment elle était, la frontière ? L’imagination créait des murs sombres, d’une hauteur incroyable, se hérissant avec des piquets aiguisés, au dessus les éclairs brillaient incessamment, le tonnerre grondait, et de partout l’eau bouillante coulait – comme des petites fontaines dans les rochers à côté du Haut Lac. Et oui, il fallait être prêt à tout, il pouvait se passer tout et n’importe quoi, jusqu’au dernier moment… Et cette pensée là se ressentait autrement ! Son action était opposée à celle-là, la première – Slip a ressenti un flux de forces et de détermination, il a paru qu’il a commencé à voir et entendre mieux. Désormais il ne permettrait plus jamais à la pensée « est-ce possible que ça marche » de naitre, mais la pensée « il faut être prêt à tout jusqu’au bout » était invitée chez lui, qu’elle vienne le plus souvent possible, elle était son amie, elle était bienvenue. Il avait envie de crier fort « j’ai compris ! », mais, bien sûr, Slip n’a rien fait de tel, il a tout simplement ramassé tout son corps, avec un seul mouvement imperceptible, en une boule unique, pour le balancer doucement en avant, vers la frontière. Comme si le corps s’étendait au dessus de l’herbe, les pattes laissaient des traces à peine visibles sur le sol humide, la queue large et poilue bougeait au rythme des mouvements. Slip a jeté un bref regard de côté sur son corps et a pensée avec plaisir : « je suis un très beau tigre tout de même ».

 



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