« Maya »

Volume 2: « L'origine des especes »

Chapitre 02


   -    Aujourd’hui j’ai vécu deux morceaux de ma sixième ligne. Kert avait demandé de me concentrer justement sur la sixième, puisque des croisements avec son travail sont probables, et, bien sur, ce serait très important d’obtenir des témoignages similaires. Au moins en partie.

-     Mais ce n’est pas exactement ça… bien, je propose juste de faire brièvement.- Mingues a jeté un coup d’œil par la fenêtre.

    -     Ca t’intéresse pas ?

    -   Si… si si, vraiment, c’est juste que nous avons beaucoup de choses… intéressantes aujourd’hui…, - il semblait que Mingues était impatient d’aborder un certain sujet palpitant.  

         -  Il y a une vague supposition que ma deuxième ligne peut  sortir sur des nœuds proches ou même similaires de la sixième ligne à Mike, - Kert, hésitant, s’est retourné pour regarder Archi. Elle s’était assise sur le sol en rondins à côté du mur éloigné, adossée à un coussin, les jambes  écartées  largement,  tantôt elle effleurait son clitoris avec le doigt, tantôt elle pelotait sa chatte en l’empoignant avec la paume de la main, en même temps ses petits orteils s’étendaient voluptueusement. A la différence de Tissa, joliment empâtée, les muscles bien dessinés mettait en relief  le corps d’Archi. En prenant un vibrateur pour le mettre au régime ralenti, avec le bout de sa tête elle touchait son petit trou, ayant une grande envie de le mettre plus profondément pour sentir la tête écarter ses petites lèvres, mais elle voulait encore plus fort avoir envie, alors elle ne faisait que taquiner sa chatte.   

          -  Ces morceaux ne sont pas reliés les uns aux autres,  et apparemment, se réfèrent aux âges essentiellement différents. – Mike a remué son derrière en s’installant plus confortablement. – Je suis entré dans le premier assez doucement : je suis assis dans la salle d’attente d’un aéroport. Les sièges sont durs, inconfortables, j’ai mal au cul, il faut tout le temps changer de position, mais, apparemment, cela fait déjà quelques heures que je suis là, aucune position ne soulage le corps fatigué. Les sièges sont étroits, il y a des voisins sur les côtés,  d’ailleurs, il n’y a pas assez de places pour tout le monde, certains sont obligés de rester debout. D’autres sont là depuis très longtemps, apparemment, la fatigue se manifeste sur leurs visages, ainsi que l’agacement contre tous et tout. Dormir assis, et en plus dans des sièges aussi inconfortables, est presque impossible, l’homme installé sur  un siège  dans le rang d’en face est complètement épuisé – je me souviens très bien comment il essayait de se distraire par la lecture d’un livre, mais ses yeux se fermaient tout seuls, la tête baissait sur la poitrine, il a failli tomber à droite en s’inclinant de temps à autre et en touchant sa voisine avec son épaule, il frissonnait, se sentant, apparemment, gêné, se redressait en faisant des efforts titanesques pour ne pas se rendormir, mais en vain.

         -  Attends, - Tora a jeté un coup d’œil à Mingues. – Je peux l’interrompre pour poser des questions, ça ne gênera pas ?

        -  Oui, bien sûr. Quand tu veux. Des questions permettent de revoir la situation, prêter attention aux détails, et finalement il devient possible d’ouvrir une brèche dans de nouveaux morceaux.

         -  D’accord, j’ai encore une question générale – tu racontes un rêve conscient spécifique que vous interprétez comme du passé probable ? Mais c’est le passé à qui ? Et quel est le niveau de conscience ? Tu n’en parles point, pourquoi ? C’est essentiel.

          -  C’est pas tout à fait ça. – Brice était sur le point de continuer, mais il a fait une pause et a regardé Tissa. – Je ne sais pas par quoi commencer, il y a tant de choses… Ce n’est pas un rêve, c’est pourquoi je ne parle  pas du  niveau de conscience. Ici il n’est pas possible de parler du  niveau de conscience dans le sens où on parle des rêves conscients, parce que d’un côté ce niveau est au plus haut – c’est de la vie complète dans le sens où quelqu’un a vécu, comme moi je vis maintenant. De l’autre côté, ce niveau est proche du zéro, puisqu’il est difficile de parler de cette vie en elle-même comme une vie dispensée de la stupidité et d’émotions négatives. Dans cette vie un éclat de perceptions illuminées pourrait avoir lieu, par exemple, une fois par mois, ou une fois par an, et pour beaucoup jamais. C’est justement des souvenirs. Des souvenirs dont on pense qu’on n’en a pas, mais ça se trouve que si. En fixant la conscience distinctive d’une certaine manière  lors du passage dans un rêve conscient, c’est au stade du remplacement, on peut se mettre sous l’influence du torrent qui amène dans l’ensemble de perceptions formant des mondes spécifiques. Tu liras les détails du mode de la fixation. Tissa, montre-lui après… D’abord, on pensait que ce sont des mondes ordinaires comme celui de Fesson,  ou ceux de Mayson,  ou même des mondes orientés verticalement, mais on a découvert rapidement que des mondes se rassemblaient qu’on ne pouvait pas nommer autrement que « des mondes du passé ». A vrai dire, nous ne savons pas – à qui appartient le passé en question, et même nous ne savons pas comment définir exactement  les mots « à qui », puisque si l’on a intégré une certaine perception-souvenir, d’un côté, elle nous appartient « à nous », puisque cette perception fait partie désormais de notre ensemble de perceptions. De l’autre côte, il existe le phénomène de non combinaison, c’est-à-dire que ce n’est pas toujours qu’une perception intégrée forme des liens avec une topologie assez complexe pour qu’on puisse l’appeler pleinement comme  «faisant  partie de nous ». Cette question est étudiée par Tarden du deuxième groupe, contacte-le si ça t’intéresse, je suppose qu’il donnera l’information exhaustive avec plaisir… quoi que, ça m’étonne qu’il y ait au moins quelque chose d’exhaustif – on n’est qu’au tout début, en fait, - Brice a souri, Tissa a poussé un petit couinement et bredouillé quelque chose tout bas, ce qui a fait rire Kert et Archi.

         -  Je voudrais aller me promener avec toi vers midi, on peut aller au lac, - Tissa a posé sa main sur le coude de Tora. -  C’est à une heure et demi de marche rapide dans un sens, sous les pieds on a de la terre touffue, couverte avec des aiguilles de pin, à côté il y a le lit de la rivière ensablé pendant l’été, avec des cailloux formidables  - tu en prends un, tu le lances, il plonge avec un bruit sourd dans le sable fin, ou bien il cogne d’autres cailloux avec un tel son qui provoque des vagues de plaisir dans le corps, et je te parlerai de notre travail en même temps.

          -   Donc, on dira que, - Brice a continué avec le même ton de prof,- les mondes rassemblés ainsi sont remplis de détails au n’importe quel niveau de précision, et sont aussi vifs, distincts, réels que notre vie courante. La confrontation de ce qu’on a vu avec ce qu’on connait de l’histoire permet de supposer que, d’ailleurs c’est presque sûr, ces mondes sont complètement où partiellement ce qu’on appelle « le passé ». Pour l’instant, c’est assez, que Mike continue.

         Rihana a levé la main pour arrêter Mike qui avait commencé à parler.

-    Je n’ai pas compris – s’ils sont si éreintés, toi y compris, pourquoi personne ne s’est pas couché ?

       -   C’n’était pas possible ! Toutes les places étaient occupées, et même si une famille quelconque prenaient  trois places  et quelqu’un s’allongeait, c’était tout de même extrêmement inconfortable, les bords des sièges s’enfonçaient dans les flancs, et…

       -  Attends, et pourquoi ne pas s’allonger par terre, pourquoi pas sur des bancs… il y avait des bancs ?

       -  Des bancs ? Mike a légèrement sorti sa langue en se concentrant sur le souvenir. – Il n’y avait pas de bancs… tu parles… c’est indécent – s’allonger comme ça… pourquoi tu t’étends de tout ton long là, comme un ivrogne… aller, reste calme ! … Sasha, sois sage, on est tous exténués et tu en rajoutes…

       -   C’est des bribes de  conversations ? – Kert faisait des notes courtes.

       -   Oui. Je n’arrive pas à comprendre moi-même pour l’instant : lorsque j’encourage la fixation de ce « moi », tout ça semble assez ordinaire, par là nous nous étions  habitués à vivre de manière que s’allonger au milieu de la gare était possible seulement dans un cas extrême, et quoique, c’était du n’importe quoi, les gens pourraient penser que tu étais un SDF ou un ivrogne, ou bien un malade mental, la milice pourrait intervenir pour te mettre debout… on pourrait appeler un médecin… s’allonger tout simplement comme ça… pas moyen. Pourquoi ? Indécent. Pourquoi ? Diable sait… je ne comprends pas – pourquoi il n’y avait pas de bancs ? Il y avait pourtant assez de place, on aurait pu venir, s’allonger, pourquoi justement des sièges, pourquoi tellement inconfortables ?

       -   Et c’est quoi ces bribes de conversations « sois sage » ? Pourquoi quelqu’un avait besoin que l’autre soit sage ?

        -   Bon… c’est la mère, la mère dit à son enfant, il a à peu près quatre ans, un gosse vif, il n’arrive pas à rester sur place, mais qui voudrait rester sur ce siège horrible ? Elle ne le laisse pas courir dans la salle et jouer avec d’autres enfants… pourquoi… elle craint quelque chose, sur son visage je vois l’inquiétude à chaque fois qu’elle perd le garçon de vue, elle se lève, jette des regards, l’appelle avec une voix désagréable, le gronde pour quelque chose… il a fait quelque chose de mal… euh, il s’est mis sur les genoux et a rampé sous le siège, je ne sais pas pourquoi on ne pouvait pas faire ça non plus… je n’arrive pas à comprendre pour l’instant… elle le grondait… les genoux… regarde à quoi tu ressembles… c’est pas possible la quantité de lessive  avec toi… euh, je comprends – il s’est sali les genoux, et il s’est assis quelque part par terre, il avait le short sale.

       -   Donc il était interdit de se salir.

       -    Oui.

       -   Une épidémie ?

       -   Quoi ?

       -    Pourquoi il était interdit de se salir, il y avait une épidémie ? – J’ai lu sur de terribles épidémies, qui faisaient tomber des milliers, des millions de gens ! – Tissa a serré le poing, désespérée. – Tout le monde mourrait sans distinction – des enfants, des adultes, des agressifs, des paisibles – il n’y avait rien à faire…

       -   Non, aucune épidémie par là, c’est tout simplement que la mère ne voulait pas laver son short.

       - ??

       -    C’était comme ça, je n’ai rien à ajouter. On vivait ainsi. Et en plus, la mère se sentait gênée si quelqu’un voyait que son fils avait un short sale.

       -  Mon Dieu, autrement, quel short peut avoir un gosse normal de quatre ans ! ? – Archi a demandé, étonnée. – Et pour que quelqu’un, qu’ils voyaient pour la première et la dernière fois, ne pense pas du mal  d’eux, ils forçaient un enfant de rester tranquille  pendant des heures ? Mais c’est… en fait, c’est une vraie torture. Il se peut que tu ne captes pas quelque chose, Mike ?

        -  Peut-être, c’est possible. Je comprends que ça a l’air incongru, probablement, mes souvenirs sont trop fragmentés, et je ne capte pas une raison importante pour laquelle un enfant devait rester sans bouger et ne pas salir son short. La prochaine fois j’essaierai de comprendre, en ce moment les souvenirs sont un peu flous.  

       -   Bien, - Mingues a fait un geste coupant avec le côté de sa main, -  le temps est cher, avançons. Le deuxième  épisode.

        -   Il y a une chose intéressante,  Mingues ? – Archi a demandé délicatement. Je vois bien – quelque chose te préoccupe. On peut alors changer de sujet ? Tu fais penser à un gosse de deux ans qui est parvenu finalement à une fillette nue pour la première fois.

      -  Tu plaisantes, - Brice a objecté énergiquement-  C’est qui commence à se peloter à deux ans maintenant ? On n’est pas au Moyen Age.

       -  Brice, fais pas ton prof  là, sinon…

       -  Oui, il y a des choses intéressantes, - Mingues les a interrompus. Dans le groupe de Irine, à côté de Toronto -  cette nuit ils ont envoyé le rapport, j’y ai jeté un coup d’œil. C’est quelque chose d’absolument nouveau, complètement. Ca m’étonnera pas si l’on crée un nouveau groupe pour ça. Volf. Je crois que c’est lui  qui va s’en occuper. Très intéressant. Tellement de choses curieuses ! Tellement passionnant ! – Mingues s’est levé, et tout son visage et sa position émanaient la force et l’anticipation. Quelques secondes plus tard il s’est rassis, ayant surmonté l’élan de bouger, de se mettre tout de suite à la recherche.

       -   Je veux finir plus vite pour écouter Mingues, - Mike a levé la main, en appelant à l’attention. – Je suis dans ma chambre, le campus familial pour les étudiants, j’ai vingt deux ou vingt trois ans et ma femme  a à peu près vingt ans. Il est tard, le bébé s’est finalement endormi, on  a une invitée, la copine à ma femme, une fille timide et polie.  Je n’aime pas qu’elle soit venue, je n’aime pas les gens comme ça –  plus polie est la personne, plus elle est agressive, je connais bien ce principe. D’abord cela paraissait paradoxal,  mais ensuite j’ai compris que plus poli est la personne, plus fort est son mécontentement, si quelqu’un néglige la politesse. Plus poli est plus insincère – c’est une règle sans exception. Ce n’est pas drôle avec des personnes comme ça, l’ambiance est tendue,  les conversations sont pauvres, et souvent elles sont pour masquer le fait qu’il n’y a rien de quoi parler. Ma femme et sa copine parlent, les voix baissées, de l’enfant – comment emmailloter, comment…

        -   Emmailloter? C’est quoi ?

       -   L’enfant est envelopper complètement dans un drap, qui est appelé « le lange», les bras y sont mis aussi, pour qu’il ne les agite pas…

         -  ?? Pour qu’il ne les agite pas ? C’est comment ? Qui veut ça ? – la stupéfaction de Rihana n’avait pas de limites, semblait-il. – Non, c’est vrai, je ne comprends pas…

       -  On fait ça. C’est tout ! – L’agacement s’est manifesté dans la voix de Mike, et Tora en était  abasourdie. Archi a interpelé à temps la surprise de Tora qui était sur le point de jaillir, elle a attiré sa tête vers elle et lui a murmuré : « bien sûr, nous nettoyons les souvenirs captés de la crasse négative ; dans la mesure du possible, mais si l’on souhaite se souvenir de tout dans les moindres détails, il est judicieux de ne pas mélanger l’ensemble des perceptions et le prendre tel quel. Naturellement, il y a un risque et des fois on  ramasse une bonne portion d’émotions négatives – là chacun décide pour soi – à quoi il est prêt pour la pureté de l’expérience. Il parait que Mike a vraiment envie d’être précis dans ce souvenir. Il va s’empoisonnée, bien sûr. Rien de grave, une heure de polissage émotionnel intensif et tout sera OK ».

          -   J’avais souvent envie de faire des expériences, -Mike a continué,- mais ma femme, qui était toujours douce et souple, se transformait en une mégère, en un mur en béton, et les tentatives de passer à travers se heurtaient à de l’agressivité croissante. Le temps qu’on ne touche pas la personne, qu’on n’atteint pas ses concepts rigides, elle peut coopérer dans certaines expériences, ou au moins ne pas s’y opposer très activement, se prendre pour un novateur et quelqu’un d’assez flexible. Mais il suffit d’effleurer son durillon préféré, d’accrocher les concepts rigidement enracinés, et tu as devant toi une personne tout à fait différente – un fou avec la bavure sur les lèvres, un tirant, qui essaye de toutes ses forces de supprimer, d’éradiquer toute hétérodoxie. Son argument était toujours le même : « non, réfléchissons au sujet une autre fois, discutons-en, on ne peut pas faire comme ça tout de suite, et maintenant on fera comme il faut ». Inutile de dire qu’aucune « autre fois » n’existait jamais. Les enfants doivent être emmaillotés. En disant que c’est pour qu’il « ne sa fasse pas du mal », « pour mieux dormir ». Je pensais toujours que l’enfant était terrifié d’être saisi dans des tenailles en fer, qu’il luttait intérieurement, il se mettait à crier en essayant de se libérer, et on l’enroulait encore plus fort. En aidant ma femme, je me mettais en une colère bestiale quand notre enfant arrivait à sortir ses bras pendant qu’on l’emmaillotait, quand il agitait vivement ses jambes,  le drap s’emmêlait, et moi je fourrais avec rage ses bras en l’enroulant de façon qu’il ne puisse pas bouger. Ensuite, j’avais honte, mais ma femme était contente – le bébé est bien ligoté, tout va bien alors. Quand je lui disais que je doutais qu’il était bien, elle ne faisait qu’éluder la question - c’est comme ça qu’il fallait faire, sa mère avait fait comme ça, toutes les mères faisaient ainsi depuis des siècles, de quoi parlait-on ? A partir d’un certain moment notre fils a laissé tomber – il a cessé de lutter et se laissait emmailloter, soumis. Je ne sais pas si c’était de l’auto persuasion ou pas, mais il m’a clairement paru qu’une étincelle s’est éteinte dans ses yeux, comme si quelque chose s’est irréversiblement cassé en lui. Et moi je me suis senti apaisé. Désormais il y avait moins de souci avec le bébé – une fois qu’il est enroulé et mis dans son lit, telle une buche, on pouvait aller faire autre chose. Et lui, après avoir crié, s’est tu, il criait, il s’endormait. Bien. Mais parfois j’avais des accès sombres – comme si je trahissais quelque chose en moi-même.

         Mike a fait une pause d’une demi-minute et a continué.

-      Maintenant, en revenant au moment présent, je comprends ce qui me torturait exactement, bien sûr. En oppressant l’envie de liberté en quelqu’un, en choisissant le contentement au lieu des efforts d’élimination de l’agacement et des faux concepts, qui imposent des actes absurdes, arrivant à ce contentement  en torturant un être humain sans défense, et les langes sont sans aucun doute une torture perverse,  je m’oppose ainsi aux perceptions illuminées. Si j’accomplis  des actes, qui ont pour but d’oppresser les perceptions illuminées chez quelqu’un, je les oppresse ainsi chez moi-même. Mais ce « moi  là bas » étais loin de cette compréhension. « Moi  là bas » suis un produit ordinaire de cette époque. Et autre chose. – Mike a trébuché, a mordu la lèvre, l’a mâchée avec  une  drôle expression de visage, manifestant qu’il ne s’amusait pas en ce moment.  – Je le battais aussi.

-   Qui ?

-   L’enfant.

-   Comment ça ? Quand il a grandi ?

-    C’est ça le problème. Pas quand il a grandi, mais quand il était né. Quand il avait une semaine, un mois, etc.

  Le silence est devenu matériel, semblait-il.

          -   Ben,… - Tissa choisissait ses paroles lentement, - d’abord, je te propose de ne pas dire « je », mais « il », ou au moins « moi là bas »,  - ce sera plus juste. Mais attends, ce n’est pas possible tout simplement physiquement – battre un bébé aussi petit.  

         -   Tu crois ? – le désespoir s’est fait ressentir dans la voix à Mike.  Tu es sûre ? Tu es une personne de NOTRE époque. Et moi j’ai l’expérience – ce que ça fait d’être une personne de CETTE époque LA. Donc, sache alors que c’est possible. Moi et ma femme, nous le battions. Et la mère de ma mère. Cela s’appelait « claquer ». Un petit mot sympa, dont les adultes masquaient leur haine envers les enfants. Tous les parents « donnaient des claques»  à leurs enfants. Cela faisait une partie de « l’éducation ».  Et on croyait que si on ne battait pas les enfants, ils seront «gâtés »…aujourd’hui  j’ai la tête qui tourne à cause de ce fascisme ardent… « gâtés » - ce qui voulait dire qu’ils cesseraient de se soumettre aux exigences sans fin, aux interdits, aux consignes, et feraient ce dont ils auraient vraiment envie ! En disant tout ça,  je me souviens comment cela se passait, je le vois clairement, et je n’arrive pas à le croire – que cela était possible… transformer exprès les enfants  en esclaves, des mécanismes obéissants, supprimer tous leurs désirs joyeux à la racine… des tortures, des passages au tabac, de l’imposition agressive des concepts… mais cet exemple est particulièrement démonstratif – on battait un enfant d’un mois parce qu’il ne voulait pas être emmailloté, d’ailleurs, si ma femme contrôlait son irritation dans les limites du comportement généralement accepté à l’époque, moi je sortait souvent hors de moi, et je le tapait vraiment, avec la paume de la main sur le derrière … et sur la tête aussi !

          Mike semblait s’étouffer avec ses paroles. – Il n’y avait pas que moi qui se comportais ainsi. Quand je me promenais avec la poussette parmi d’autres jeunes parents, j’ai vu encore pire…Je me souviens très bien d’une scène dans le parc. Une gosse, une fillette de cinq ans, joyeuse, sauvageonne, active, a dit quelque chose, et la femme à côté l’a tapée, lui a donné une tarte à la tête. Ensuite encore une. Puis, en s’enrageant sous les regards, encore – jusqu’à ce que la gosse se soit mise à pleurer. ET PERSONNE N’A REAGI d’aucune manière. Parce que cette femme – c’était sa mère. Si n’importe quel passant avait fait la même chose, personne n’aurait douté que c’était de la violence, il se peut qu’on l’ait trainé devant le juge, sans parler du mépris public et du jugement qui lui auraient été réservés sans aucun doute.   

        Il y a encore une scène qui surgit – je suis dans une librairie, je feuillète un ouvrage sur les maladies psychiques enfantines. Ce qui m’y intéressait c’était qu’elle avait été écrite par des psychiatres, scientifiques, médecins, et je voulais trouver l’information justement comme ça – scientifique, exempte au maximum des stupidités ordinaires. Mais ce que j’ai lu… j’en suis resté planté dans cette librairie. Je me souviens que j’étais effrayé. Je me rappelle que de deux morceaux – une fillette a écrit dans son journal intime qu’elle n’aimait pas sa mère, ni ses proches, ni toute la famille, qu’elle s’ennuyait avec eux, qu’elle ne voulait pas les voir. Après avoir lu ça, sa mère (d’ailleurs, espionner les enfants était un phénomène ordinaire à cette époque) s’est adressée aux psys. Ces derniers étaient d’accord avec elle que ce comportement de la fillette témoignait d’une maladie psychique ! On s’est mis à la soigner… une seconde, attendez… - Mike a fait une pause et a continué,-  elle a été soigné – d’abord en lui parlant, ensuite en lui donnant des cachets. Dans le livre c’était décrit en détails – quels cachets, combien, pour combien de temps. Là, dans la librairie… j’avais envie de les tuer… bon sang – j’avais envie de les tuer, ces parents tueurs, ces psys meurtriers, j’imaginais que la même chose avait été faite à ma chérie adorée… je les aurais tués.  Puis j’ai pensé que cette fille aurait pu être ma chérie, et on l’a tuée… maintenant je ressens vraiment ce que veut dire « vouloir tuer » - un poison horrible… bon, alors – après un cursus de soins intensifs de deux mois la fille a commencé à écrire dans son journal « j’aime très fort ma maman », s’est mise à parler aux proches et « amis » -tous sont ravis, ça y est, elle est guérie ! Ah ? – Mike a regardé tous les interlocuteurs.

          Tora restait assise, comme attachée. L’ahurissement et le désespoir se sont figés sur sa figure, tout à coup elle a repris ses esprits, son corps a frissonné. Elle s’est secoué comme un grand chien, et de nouveau sont apparu sur on visage la persévérance, l’aspiration, le sérieux.

            -   Avant je pensais souvent que La Grande Guerre  Enfantine dépassait toutes les limites raisonnables dans sa cruauté. Il semble que je commence à comprendre progressivement – pourquoi cela s’est passé. Si les gens subissent des tortures psychiques et physiques pendant très longtemps et de manière très perverse, à chaque action, à quoi peut-on alors s’attendre quand la patience arrive au bout ?

         - Et oui. – Tissa a hoché la tête, - j’ai lu ça. La psychiatrie. Une chose horrible. J’ai lu. Il y a un million d’exemples.  Le fondateur de la psychiatrie américaine Benjamin Rush croyait que si un esclave noir voulait prendre la fuite de chez son maitre, il était psychiquement malade. C’était considéré comme une action humaine – de ne pas tuer un esclave qui a fuit, mais le soigner. D’ailleurs, on soignait très bizarrement à l’époque – la théorie dominante disait que les maladies psychiques provenaient de la mauvaise circulation du sang, et donc pour guérir cette mauvaise circulation,  le malade était attaché et laissé allongé sans la possibilité de bouger pour quelques jours et parfois semaines … et ça c’est emmailloter! Avec le même issu, d’ailleurs – les patients devenaient réellement fous. Et tout le monde sait ce qui se passait en Union Soviétique et en Chine en 20 et 21ièmes siècles. La psychiatrie est devenue l’arme terrible de la suppression de l’hétérodoxie. Sans jugement, ni enquête, pour le reste de la vie.

          -   La seconde scène, - Mike a repris,  - un garçon de neuf ans. La manifestation de « la maladie » - il jouait pendant des heures entières avec des objets qui n’étaient pas destinés aux jeux !

           Kert a poussée un cri bizarre, s’est redressé, et a gratté son oreille.

           -  On n’est pas  à l’institut des jeunes filles aristocrates, ne l’oublions pas. – La voix à Mingues était ferme. – Il est temps de s’habituer au fait que le passé de l’humanité dans lequel on fouille, n’est pas tout à fait ce qu’on peut lire dans de vieux livres d’histoire, où tout parait rangé et bien lisse, parce que même les historiens ordinaires d’aujourd’hui  n’ont pas vécu tout ça, ils regardent le passé avec les yeux du présent. Mais nous – nous sommes la nouvelle génération de chercheurs, nous sommes les historiens concrets, nous vivons tout ça, c’est pourquoi nous voyons plus, nous ressentons plus fort, et c’est ce qui le rend intéressant.  

         -   Et oui, intéressant… - Tora a grogné.

         -   Il pouvait jouer avec des bouteilles et des monnaies durant trois heures. C’était clair – le garçon était malade. Ensuite tout est prédéfini – le cursus des soins intensifs, et le garçon était sauvé – après il ne jouait qu’avec de bons jouets, certifiés par le ministère de l’éducation. Et en général, le garçon est devenu plus docile – merci les docteurs ! Bon, j’en ai assez,  je ne veux plus m’en souvenir pour l’instant.  Puisque c’est un cas des plus innocents,  je connais des choses plus graves… d’ailleurs, « donner des claques » est une notion vague, on peut « claquer » de sorte que l’enfant éprouvera le choc physique et psychique et arrêtera de pleurer, se figera, pétrifié. Les adultes sont contents – c’est bien, l’enfant « s’est calmé ». 

         -  Je vais compléter mon rapport. Je propose de faire une pause et se rassembler dans un quart d’heure pour écouter Mingues.   

         -  Moi je vais sur le toit ! – en saisissant son calepin, Tora a sursauté du fauteuil, couru vers Archi, s’est accroupie, a pris son mamelon entre ses lèvres et, en posant ses doigts sur les doigts à Archi, qui étaient toujours en train de caresser lentement sa chatte, s’est mise à le susurrer, lécher, mordiller, ensuite, elle l’a prise par le cou entre ses deux bras et a passé  sa langue et ses lèvres par des touchers tendres sur son petit museau, puis elle a sursauté, a donné un coup au fesses à Brice, griffé le dos à Mike, en courant elle a heurté la porte qui s’est ouverte sous le poids de son petit corps ferme, la fraicheur matinale s’est écroulée sur elle, l’air frais a entouré son corps à moitié dénudé. Le soleil s’est approché du seuil, et le toit était déjà rempli de la tendresse fondue et vive de La Très Grande Fille.

         -  Qui veut voir les infos, - la voix forte de Brice s’est fait entendre d’en bas.

         -  Moi, ici en haut, - il y avait beaucoup de nouvelles infos, le monde se construisait pratiquement de nouveau dans tous les domaines, malgré le fait qu’il faisait déjà six cents ans que  ce processus durait plus ou moins activement. Tora essayait d’englober le plus possible. En attirant l’hologramme vers elle, elle a ouvert les titres des actualités. Hein, on a instauré tout de même  l’emprisonnement obligatoire…      

          -  Brice, tu as vu ? Maintenant tous nos gosses vont faire de la prison ! – En se penchant au dessus de la rampe, elle a crié dans la pièce en dessous. – Des criminels !

           - Moi j’ai voté « pour », - c’était la voix à Archi. – A mon avis, les arguments sont très convaincants. Il est étrange d’attendre que les gens prendront au sérieux la menace qu’ils imaginent de façon tout à fait abstraite. C’est il y a encore mille ans en arrière que les juristes se rendaient compte que ce n’était pas tellement la sévérité, mais plutôt le caractère irréversible de la punition qui influençait particulièrement fort un criminel potentiel. Mais leur pensée n’est pas allée plus loin. Ou bien elle est allée, mais on ne l’a pas laissée. C’est tout à fait naturel – si l’on veut mettre la personne en garde par rapport à quelque chose – il faut lui donner un exemple le plus sensible pour qu’elle le ressente sur elle. Tu veux devenir citoyen ? Obtenir les droits ? Très bien – prends-le. Mais ce n’est pas la distribution de l’aumône, c’est un acte responsable. Tu veux prendre un novice dans les montagnes à l’ascension de Dhaulagiri ? Bien, qu’il court d’abord sur Ama Dablam, qu’il fasse le tour d’Annapurna en deux jours, qu’il passe la nuit au sommet de Tilicho, -qu’il sente ce que c’est les montagnes, le vent, la neige, le froid, l’épuisement. Tu n’auras pas alors de valise folle dans la cordée, mais quelqu’un qui  imagine au moins à peu près les conséquences possibles de ses marasmes quotidiens, la surévaluation des forces et d’autres erreurs. Il faut faire combien de temps en prison avant d’obtenir le passeport, Tora ?

          -  Quatre jours et nuits dans la prison au régime particulièrement strict.

           -  Parfait ! Ils vont pouvoir faire la connaissance  plus proche avec « commandos » - pour avoir un exemple vivant devant les yeux.

           En se vautrant dans les coussins sur la couchette faite des troncs de bambou, Tora a allumé son calepin, a ouvert l’écran holographique, puis a trouvé le ficher contenant le journal et s’est mise à dicter : « je suis sorti de l’antre, la joie de l’intensité 3-4, la tendresse à l’égard d’Archi  et sans objet -5. Le ciel est profond, bleu vif, avec de gros museaux blancs des nuages. La sensation de beauté – 7, lorsque je scrutais les bords des nuages, ensuite la sensation de beauté s’est aiguisée, a grandi jusqu’à 8, s’est transformé en un stade extatique.

           Ensuite, le suivant a apparu simultanément : la clarté du fait que désormais je vivrais ici et je voyagerais avec ces gars. Il s’est manifesté une pause dans la conscience ordinaire distinctive pour 3-4 secondes, puis la clarté résonnant avec la phrase : « un être libre. Fait ce qu’il veut ». Il a apparu le dévouement sans objet, la tendresse, la sensation de beauté – 2 selon l’échelle extatique. J’ai eu la sensation physique de la sphère moyen du vide, le brulement et le plaisir dans la poitrine et la gorge, la transparence, la légèreté, la fraicheur, la perception d’une boule de lumière dorée de taille d’une orange dans la poitrine, de laquelle partaient les rayons loin des limites visibles du corps. Ensuite, il a apparu la plénitude de l’espace avec le ciel : le ciel bleu, frais et transparent autour de cet endroit, entre les montagnes, autour les arbres. Comme si l’on a rempli un réservoir jusqu’aux bords avec  une substance. Tout ce que je regarde provoque une sensation de beauté  insupportable, accompagnée par des éclats d’extase dans la poitrine et la gorge. Ca dure déjà presque 6 min. Les perceptions illuminées extatiques avaient déjà apparu en bas au moment où j’écoutais le récit à Mike sur ce temps horrible, la clarté s’est donc manifestée que j’étais un être libre, que je pouvais faire tout ce que je voulais.

         Hier je marchais sur le sentier menant à la rivière, je faisais naitre l’anticipation, la détermination, l’aspiration. J’ai senti l’envie d’augmenter la clarté du fait que « la Terre était un être vivant », je me suis mise à prononcer cette phrase en me concentrant sur la tendresse envers la Terre. Quelques minutes plus tard la sensation du plaisir a apparu dans la gorge et la poitrine, la tendresse sans objet et l’extase – 6, le désir sexuel et l’attirance érotique sans objet. Quand je regardais l’herbe et les arbres, j’ai eu des éclats de la sensation de beauté. J’ai commencé à faire naitre l’ouverture à l’égard de la Terre, l’envie de lui passer mes perceptions, surtout la tendresse et le désir sexuel dirigés vers elle. La tendresse a augmenté jusqu’à 8. Les sensations de légèreté, d’extase et le désir de courir et sursauter ont apparu. La joie – 7-8, du fait que la Terre est un être vivant. Le désir de lui donner tout ce qu’il y avait dans cet endroit. Quand je regardais l’herbe – j’ai eu la sensation de la caresser avec mon regard, l’extase hors des limites visibles du corps – là où il y avait l’herbe, juste parce que je la regardais. Ensuite – la sensation de chaleur dans les plantes des pieds, qui accroissait et montait lentement dans les jambes. La chaleur a augmenté, lorsqu’elle a atteint le sommet de la tête, le plaisir dans le corps d’une telle intensité, qui arrive lors de l’orgasme, se faisait ressentir, l’envergure 8. La pensée m’est venue que cet endroit était mort. Ainsi que la stupéfaction et le dévouement à l’égard de la Terre. Je ne voulais regarder que les montagnes, les arbres, le ciel et l’herbe. Comme si le point de focalisation a changé de place – je ne regardais que les museaux de la Terre, le reste ne captait pas mon attention, comme si l’attention glissait par-dessus. Le dialogue intérieur mécanique s’est arrêté  tout seul.

          Maintenant je veux résoudre le problème d’intégration de la tendresse illimitée dans mes perceptions. Pour ça  je veux me poser des tâches les plus concrètes possibles – diviser le temps en périodes courtes, en les attachant à une activité définie, et faire naitre la tendresse : par exemple, l’éprouver en faisant mon toilette le matin, en allant au lac, etc., et fixer les résultats minutieusement.

         La nuit dernière, quand je baisais avec Mike, j’éprouvais la tendresse extatique sans objet et le dévouement 2-3 pendant un quart d’heure : je faisais la fixation des perceptions de 5 secondes dans l’esprit avec la provocation de la tendresse. La détermination a apparu, ainsi que la sensation de presser une plaque épaisse en plomb, l’envie de continuer à faire naitre les perceptions illuminées et d’arriver à augmenter le fond illuminé.

          C’est clair que la tendresse, l’ouverture et le dévouement sont les perceptions les plus désirées en ce moment. J’ai continué à baiser avec Mike, je griffais son dos, ses fesses, la tendresse a augmenté jusqu’à 8, puis rapidement jusqu’à 1 selon l’échelle extatique. Le plaisir a apparu dans la poitrine et la gorge, et toutes les pattes. J’ai fixé que l’excitation sexuelle résonnait très fort avec la tendresse, qu’elles s’entremêlaient. Je me suis mise à provoquer l’envie comme quoi la même chose se manifeste chez Mike en même temps que chez moi. Les larmes et la tendresse extatique ont augmenté jusqu’à 3. La clarté apparu du fait qu’en ce moment, lorsque mon expérience des perceptions extatiques était petite, il fallait continuer à les nourrir avec mes efforts lors de leurs manifestations, les provoquer, « sauter dedans » sans interruption. Auparavant, je croyais qu’une fois les perceptions illuminées extatiques apparues, elles continueront à se manifester toutes seules, mais ensuite j’ai fixé que si je ne faisais pas d’efforts, leur intensité diminuait rapidement. Par exemple, de 3 selon l’échelle extatique jusqu’à 8 selon l’échelle ordinaire. L’explication du fait est simple : puisque c’est  plus habituel pour moi de ne pas me retrouver dans des perceptions extatiques, je suis automatiquement attirée du côté des états plus habituels.

         Parfois, j’ai une sensation extraordinaire, comme si dans cet endroit il y avait des perceptions illuminées extatiques mais pas de personnalité, pas de perception de moi en tant qu’un être fermé et isolé, pas de limites. Je me perçois comme un endroit où il n’y a que les perceptions illuminées. J’ai remarqué que dans cet état les interruptions dans la conscience distinctive mécanique arrivent particulièrement facilement, et les voyages dans de nouveaux mondes deviennent plus légers, stables.

          La nuit dernière j’ai eu la sensation d’être dans de différents endroits simultanément ».

                                                                                           

             

 

 

 

 

 

      

             

 



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