« Maya »

Volume 2: « L'origine des especes »

Chapitre 06


       … un village abandonné, des maisons pas très grandes le long de la route, à l’écart de la route – une plage, de l’autre côté – la jungle sur des collines. Et non, il s’avère qu’il y a du monde ici, mais tout est étrangement étouffé – les images et les sons, comme si tout était flou, pourtant les contours sont nets. Les constructions sont chaotiques, éparpillées. Personne dans les rues. Même si des passants apparaissent, ils se perdent dans l’entourage, et l’impression d’abandon s’accroit. Des enseignes vives, des inscriptions bizarres dessus, illisibles – bon sang, les lettres apparaissent nettement, les mots sont facilement lisibles, voilà – je lis…, je ne comprends pas ce qui est écrit pourtant. De la billevesée. Le silence. Comment le silence est-il possible ici, si les enseignes vives s’illuminent, les gens se promènent, parlent ?

         A l’écart de la route et de la plage – des collines aux palmiers ébouriffés, aux pentes douces et abruptes. Les collines projettent aussi une image d’encombrement, de chaos, aucune forme finie. Est-ce le crépuscule ? C’est pas clair non plus. Apparemment, c’est le crépuscule, puisqu’il ne reste que des ombres des collines. La pensée – « je suis quelque part très loin du monde habituel, pas de possibilité de retour ». Une grande envie de suivre cette route abandonnée, en avant, sans aucun but. Par là les contours flous, ils s’élèvent en nuages, tant la fumée,  d’où y-aurait-il de la fumée ici ? Ca ne sent pas de brulé, l’air est pur… est-il pur ? Trop pur, non, ce n’est pas possible, ca ne sent rien du tout. Comment est-ce possible ? Il doit y avoir des odeurs. Le vent doit y être – est-il là ?  Suis-je soûle ? Travaille sur le point de sécurité, fixe la formule de retour – quelle idée bête ? De quoi s’agit-il ?

          J’ai envie de voyage, sur cette route – la sensation de mystère est si intense, qu’on n’a pas envie de penser à autre chose, juste la ressentir. Je ne l’ai jamais ressentie de manière aussi poignante. L’appel. Quelque chose m’attend là, devant. Quelqu’un m’attend. Qui est-ce ? Que le vent est étrange. Il n’y a pas de vent stable ici. Il apparait soudainement, brusquement, en formant des êtres incroyables avec la poussière de la route, il souffle dans la gueule du chien, le chien renâcle, se débat, et tout se calme de nouveau. Sous les pieds autour – la multitude de lézards, il n’y en avait pas tout à l’heure, je veux scruter l’endroit sous mes pieds – ca devient plus clair, je suis debout par terre, ce qui veut dire que je suis descendue de la route, qui est restée là bas, à gauche. Les lézards ne partent pas, juste se mettent légèrement de côté, si on essaye de les toucher. On voit tout de suite que personne ne les attrape ici, ni pelote, ni scrute, ni ne gratte le bidon. La cascade d’eau… tout près, très petite, mais elle tombe d’un grand rocher. Tout à coup le sang m’est monté au visage, je veux me cacher dans cet endroit sombre et humide devant le grand rocher. L’inquiétude. Je ne veux pas aller là bas. Où est la route ? Où est le village ? Quand je suis descendue de la route, comment ca se fait que je suis ici ? Je ne comprends pas. Je dors ou quoi ? Je dors, probablement ! Peau de balle, je dors – la route est là, le village est là, j’ai sursauté, regardé autour, en me tâtant – non, ce n’est pas un rêve, mais pourquoi une telle dysharmonie des perceptions ? Peut-être j’ai de la fièvre ? Je ne sais pas. Pourquoi fixer la formule de retour ? Quelle formule de retour ? D’où vient cette idée ? Une sensation désagréable de tiraillement derrière les ailettes. Ai-je pris un coup de soleil ?

         Je suis revenue sur la route, finalement – je dois tout simplement comprendre où je me trouve. La vitrine d’une librairie. Dans la vitrine – trois bêtes superbes, de taille de deux chats moyens – je ne pensais pas que ca existait. Comme des petites tigresses, souples, belles. Toutes les trois – de pelages différents, aux grands museaux, grands yeux. Tous les autres chats du le village sont ordinaires, il n’y a même pas de pareils de ceux là.

        Les vagues se heurtent contre les broussailles de manguiers, leur bruit se mêle au silence de la rue. Tu n’arriveras à rien comme ça, il faut de la discipline d’enfer ici. Il faut doubler le temps de la fixation de la formule de retour, pour ne pas tomber dans de tels tournants. Je n’arrive pas à calmer mon dialogue intérieur  - il est insensé, ca m’inquiète, et il accélère chaque fois que la sensation de tiraillement derrière les ailettes augmente. Une sensation désagréable lancinante. Il faut se rappeler quelque chose. Pourquoi ? Me rappeler quoi ? Un plan – il doit y avoir un plan, et le suivi automatique du plan, autrement, tu ne pourras pas fixer la différenciation, ni former le point de retour, et soit tu glisseras sur la surface, soit, pire encore, tu ne reviendras pas – tu te souviens de cette histoire dans le groupe de Norton ? Quel au diable Norton ? Qu’est-ce qui se passe ?

         Je me suis concentrée pour rejeter ce délire, il s’avère que je n’arrive toujours pas à vaincre ce dialogue intérieur aveugle ?

         La perception d’une douce pression venant d’en haut, comme si un flux de lumière noire descendait. La perception de soi comme un cocon qui flotte le long d’une énorme montagne noire. On m’a attirée vers le bout du rocher, comme si je m’étais collée dans deux endroits – au niveau des jambes et au niveau des épaules, le flanc sur le rocher. J’ai eu la perception comme quoi un peu plus haut, sur la montagne, je voyais un visage d’un certain être, comme si j’entendais sa voix, comme s’il y était pour quelque chose, d’avoir collé le cocon à la montagne. Quelque chose a secoué tout mon corps, et – une sensation bizarre, douloureuse, comme si une longue buche noire est sortie de moi  - de la fissure étroite qui s’est formée de la gorge jusqu’à l’aine, - non, ca fait pas mal, mais c’est très désagréable. Une partie de moi tombe en bas dans le noir, et quelque chose pousse un cri fort. La joie du fait que cette partie n’est plus en moi. Cette « buche » n’était pas perçue comme un truc dur  - peut-être est-ce un être quelconque ? Il ne m’est absolument pas compréhensible. Connu, mais pas compréhensible. Je suis une fille. Je suis vide à l’intérieur, timide, ce vide à l’intérieur va se remplir de quelque chose, quelque chose entrera en moi à la place de cette buche noire qui est partie. L’anticipation, vive, poignante. Tout à coup – je me trouve dans un espace noir, allongée, et quelqu’un met des objets blancs et ronds de taille d’une monnaie sur mes clavicules  - des touchers tellement agréables, et il me semble que cela est en rapport avec ce qui s’est passé avec la montagne noire. Chaque rondelle blanche posée émane quelque chose, dans certains endroits ça se perçoit comme une pression agréable.

          Ce n’est pas possible. Il faut faire quelque chose, il que se passe-il ? Il est évident qu’il y a un problème. La formule de retour. Que se cache-il derrière ces mots ? Pourquoi ils tournent, si importuns, dans ma tête ? Il faut me concentrer. Il faut me rappeler – premièrement, où je me trouve en ce moment ? Comment suis-je arrivée ici ? Où vais-je aller ? Quels sont mes buts ? Qu’est-ce que je veux, en effet ? Je ne dors pas, je suis absolument consciente, c’est clair. J’ai sursauté pour voir – non, je ne vole nulle part, la gravité. Je me suis penchée pour passer la main sur la terre - le sol est chaud, couvert de l’herbe sèche, des boules de terre, quelqu’un a froufrouté dans l’herbe. Donc – ce n’est pas un rêve. Les perceptions sont bizarres, je me souviens très bien, qu’il n’y a pas longtemps que j’étais dans le village, ensuite une sorte de montagne, des rondelles blanches posées par quelqu’un sur mon corps. Délire. Comment peut-on avoir du délire et être en veille en même temps ? La température du corps est normale. J’ai pas mal. Peut-être au restaurant on m’a refilé de la drogue ? Pourquoi ? Pour me voler ou me violer ? Qu’est-ce qu’on aurait pu me voler ? Mais qu’est-ce que j’ai, enfin ?

         Les poches vides. Ce n’est pas possible. Si je voyage – et c’est évident que je voyage, bien que je ne me souvienne de rien, je dois avoir alors de l’argent, des papiers. Si on m’a donné de la drogue pour voler de l’argent, on n’aurait pas eu besoin des papiers, c’est même dangereux de prendre les papiers.

        En outre, la sensation de tiraillement derrière les ailettes continue, qu’est-ce qui se passe par là, bon sang ?! Il faut me rappeler, m’arrêter pour tout me rappeler. La formule de retour. Le point de sécurité. Ce n’est pas tout simplement le dialogue intérieur chaotique. Cela veut dire quelque chose. Je dois me rappeler. Un coup fort à la tête ! Merde ! Le sang jaillit, probablement ! Je me tâte la tête – pas de sang, j’ai pas mal. Merde !! Je me rappelle !!!

         Parfait. La formule de retour est là. Le point de sécurité est fixé. Encore. Il doit y avoir une réponse. Il y en a une. Tout va bien, Mingues assure  la sécurité. Un état un peu soûl, parfois des pauses dans la focalisation. Le monde. C’est un nouveau monde. Maintenant je dois rencontrer Kate – elle est du groupe de Heldstroem.

-                      Kate !

Non, pas comme ça  - à quoi ca sert de se déchirer la gorge ? Le dévouement à l’égard

des êtres aspirants ? Ca y est. L’anticipation du voyage. Ca y est. La détermination. Ca y est. La persévérance. Aussi. Ramasser tout et accroitre, oublier tout le reste, pour que le plaisir apparaisse dans la poitrine et le cœur. Ca y est. Maintenant – doucement :

-                      Kate…

        -  Les premières plongées dans les mondes orientés verticalement sont toujours dures, ne t’inquiète pas. Il arrive que ce soit plus dur. Tu es là pour la première fois ?

         La voix venant de gauche. Je me retourne – une fillette de 10 ans, légèrement bouffie, un short court, pieds nus, un t-shirt ouvert- les épaules arrondies, un petit ventre plat. Les petits yeux, tels des petits lacs. Mon dieu – j’ai oublié que Kate était encore une petite fille.

-                      Oui, je suis pour la première fois  dans ces mondes.

-                      Le coup a été fort ?

-                      Ben, pas mal… Je pensais qu’il y aurait beaucoup de sang…

        - Il n’y a pas de sang à cause de ça – c’est seulement perçu comme un coup, mais physiquement il n’y en a pas. Dans l’avenir prends plus de temps pour répéter la formule de retour  juste avant la plongée – une demi-heure minimum, ou même une heure. Tu t’y habitueras après, et maintenant c’est nécessaire.

         - Ok.

         -  Cela te facilitera l’entrée dans la conscience complète. Si la fixation complète de la différenciation est aussi douloureuse que maintenant, tu seras tendue malgré toi, et ça compliquera les choses encore plus. Viens, - Kate a pointé son doigt dans le sens du village, et ce sens est devenu plus net, au moment où sur les côtés tout avait l’air de se couvrir d’un voile fin. – L’accord périphérique ne tient pas en place chez toi, n’y fais pas attention, ça passera avec expérience. Normalement, il suffit  vingt ou trente plongées pour que le corps apprenne à s’accorder tout seul.

          Elles marchaient avec une prompte allure. Cinq minutes plus tard une grande maison d’un étage a apparu derrière les arbres, quelque chose d’intermédiaire entre un magasin et un garage. En la contournant elles se sont approchées d’un grand tas de terre fraichement creusée, et lorsqu’elles passaient par-dessus, Tora a remarqué que la terre sentait là bas exactement comme dans la veille. Elle a ramassé une boule de terre en marchant, pour la tripatouiller, sentir et toucher avec sa langue – pas de différence.

-    La terre. Ca sent la terre. Le goût  de terre aussi. C’est pareil dans les rêves conscients, quoi que les plantes, par exemple, ou des objets divers puissent avoir des qualités organoleptiques différentes.

Tora a douté un instant – si cette petite connaissait le mot « organoleptique ».

        -  Les rêves conscients, ou les mondes orientés verticalement, ou quoi que se soit d’autre  - la terre reste la terre. – Kate parlait de manière un peu saccadée, comme si elle pensait à autre chose. – La terre se présente comme la base unique de tous les mondes qui nous sont accessibles en ce moment. Une paire d’hypothèses très intéressantes est construite la dessus, et toi, d’ailleurs, tu auras à les vérifier… - Kate a jeté un regard furtif sur les côtés et s’est arrêtée tout à coup.

         -  Ca ne ferait pas de mal d’attendre, mais on n’a pas le temps. – Il semblait que Kate n’étais pas sûre de ce qu’elle faisait.

         -  Nous sommes pressées ? En réalité, Mingues n’a même pas dit pourquoi je suis là, tout s’est passé en urgence, je pensais que tu me dirais ? – Tora a fait un demi-pas en avant,  s’est retournée et regardé dans les yeux de Kate, mais celle-ci évitait le contact direct, en scrutant l’entourage progressivement et en fixant le regard sur des endroits furtivement.

          - Il t’a pas dit donc ? - Kate a éclaté de rire.

         Tora attendait la suite en silence, en évitant volontairement de demander pourquoi Kate a ri, pour lui faire comprendre qu’elle ne voulait pas se faire distraire par des sujets extérieurs.

        -  Tu viens d’où ? – Kate a jeté un bref regard sur elle, Tora s’est étonnée du fait qu’elle se sentait elle-même petite fille avec Kate et pas le contraire. Cela se ressentait surtout quand leurs regards se croisaient – Tora se noyait dedans, et une sensation agréable engloutissante apparaissait, au milieu du ventre la sortie de la volonté commençait – apparemment, la spécificité de ce monde jouait son rôle aussi, car dans les mondes des RC les yeux avaient l’air différent que dans la veille.

        - C’est-à-dire ? J’ai travaillé sur plusieurs tâches, par exemple…

       - Je veux dire que tu ne viens pas de commandos ? Tu viens de l’extérieur ?

      - «  De l’extérieur » ? – Tora a reposé la question, en imitant le ton un peu sombre de Mingues. – Il y a un quelconque « extérieur » ?

        Kate s’est tournée vers elle calmement.

-                      Tu sais qui a du mal à réagir à une telle différenciation ?

-                      Je m’en doute.  – Tora a tout de suite cédé.

-                      Ceux qui sont allés chez commandos pour comprendre que ce n’était pas pour eux. Je

n’ai pas de mépris en différenciant les « commis » et les autres. Mais je me rends compte à quel point c’est important qu’ils s’acquittent de ce défi, et les autres –non. On m’a dit que tu avais été chez nous et que tu étais passée avec succès jusqu’au niveau vert, tu dois savoir donc que l’élimination du sentiment de ta propre importance, et en premier lieu, des mécontentements aussi empoisonnants que le sentiment de supériorité, le dédain – est la tâche numéro un, et le plus haut est le niveau, le plus impeccable est le nettoyage, en plus, on ne passerait pas plus loin avec un  tel poids, on s’étoufferait.

        Quand Kate parlait, Tora l’a observée de la tête aux pieds. Son petit corps provoquait une forte attirance érotique, il donnait envie de le lécher toute en entier, chaque partie du corps était formidablement finie, et même en regardant tout simplement ses genoux, ses pattes de dessus et de dessous, ses épaules, Tora sentait que l’excitation érotique a atteint sept et était sur le point d’atteindre la zone extatique.

-                       A quel âge tu as commencé à baiser ?

-                      On va rester ici jusqu’à ce qu’on reçoive le signe. A trois ans.

-   A trois ans ?? – Tora est allée à l’Ecole en étant déjà grande fille, à 16 ans, car elle avait grandi dans une famille aux usages assez conservateurs. Avant, elle regrettait souvent le temps perdu, mais chez commandos elle s’est séparée pour toujours des formes aussi primitives de la pitié envers soi-même, en tout cas, elle ne la fixait pas plus souvent qu’une fois par mois, et en plus, de l’intensité pas plus grande que 1-2. Eliminer une telle pitié envers soi-même n’était pas difficile. Pourtant commencer à baiser à trois ans – même pour elle c’était inouï.

-     Oui, c’est quoi qui t’étonne ? Tu as commencé à te masturber à quel âge ?

-   A cinq ans, je crois…

-   C’est parce que tu vivais avec tes parents. On n’est pas dans le vingt-troisième siècle, bien sûr, mais quand même – ceux qui viennent des familles, et ceux qui naissent directement chez commandos ont des différences considérables. Ceux qui viennent des familles sont renfermés quand même. J’ai entendu qu’avant la Guerre on pouvait baiser qu’à partir de seize ans, ou même dix-huit. – Kate a frissonné de tout son corps. – Fascisme. J’ai commencé à baiser à trois ans, sinon j’aurais du attendre encore quinze ans !  Il n’y a pas de quoi s’étonner alors qu’ils mourraient comme des mouches à cent cinquante - deux cents ans déjà, et à cent vingt, ils avaient l’air des vieillards ! A se  mortifier comme ça, qui survivra…

-   Disons qu’ils ne mourraient pas à deux cents ans, mais à soixante –quatre vingt…

-   Ah bon ?... – Kate a tendu les lèvres avec méfiance. – A tomber par terre…

-   Tu es tombée amoureuse à trois ans ?

-   Oui,  je suis tombée amoureuse d’un garçon beaucoup plus âgé que moi, il avait sept ans, nous nous tripotions, embrassions, et puis j’ai eu envie de baiser, mais il ne pouvait pas encore, il avait le kiki trop petit encore, - un autre me baisait, il était presque adulte déjà, il avait douze ans, et nous, avec mon copain nous nous embrassions, et c’était tellement bon…je ne comprends pas comment pouvait-on forcer les gens de se priver d’un tel plaisir !

-   Tout de suite après la guerre les limitations d’âge concernant le sexe ont été enlevées. – Tora s’est rappelé comment elle était étonnée en lisant le matériel de l’époque, que pendant des milliers d’années l’humanité laissait moisir ses enfants, en les transformant en cadavres avec des interdits sexuels. – Il a été établi que si une personne à n’importe quel âge souhaitait faire l’amour sous n’importe quelle forme, cela allait de soi que la personne en était psychologiquement prête. La maturité physiologique a été définie de façon encore plus simple – si ça faisait plaisir, tout allait bien alors. Il y avait seulement une limitation – si l’enfant avait moins de trois ans, il ne souhaitait pas tout simplement se tripoter et lécher, mais baiser aussi, les quelques premières fois il devait faire l’amour en présence des témoins, qu’ils auraient choisi lui-même parmi des candidatures proposées… Kate, qu’est-ce qu’on attend maintenant ? Pourquoi on ne m’a même pas dit l’objectif de cette expérience ?

-   Tu es venue chez les historiens concrets, - Kate a mâchonné un brin d’herbe et l’a craché. – Ici tout se passe vite. Nous sommes pionniers. Si tu veux que tout se passe selon l’ordre, retourne dans les instituts des PI. Chez nous, à tout moment des choses extraordinaires peuvent se passer… - avec ceci, Kate a souri malicieusement, apparemment, elle avait remarqué, petite garce, Tora trébucher sur le mot « organoleptique », mais elle n’a rien dit. – Tu as eu le temps d’obtenir les données sur les dernières expériences de Jey Chok ?

-   Concernant les dauphins ?

-   Oui.

-   Ce matin Mingues en a parlé à tout le monde pendant la réunion, ensuite on s’est séparés, je me suis mise à fouiller le matériel des derniers travaux de son groupe, pour me mettre au courant, en même temps je voulais jeter un coup d’œil dans « Les doubles filets » de Clause –autrefois, avec un simple regard sur ce talmud, j’avais peur, mais Archi explique tellement bien…

-   Alors, quand tu feuilletais Clause, Jeffrey et Chok sont allés dans une nouvelle plongée, bien que ça ne soit pas très bon selon les consignes de sécurité, mais on ne voulait pas rater une telle occasion, qui sait – à présent, les dauphins ont voulu le contact, il fallait saisir l’opportunité. Car c’est la première fois. On a beaucoup de choses pour la premières fois. Nous creusons et avançons, et puis les instituts travaillent après nous. – Kate s’est relevée légèrement pour scruter quelque chose et puis elle s’est rassise. – Je ne veux pas aller aux instituts. J’ai veux faire comme ça – lorsque l’anticipation dépasse les limites, et tu ne sais pas si tu vas réussir avec ce qui t’attend aujourd’hui. Il faut que tu t’habitues alors. Les gars ont demandé de l’aide, ont envoyé plusieurs groupes en même temps, on t’a engagée aussi, pour que tu t’y fasses. – Kate parlait de façon un peu saccadée, ça se voyait que son attention était concentrée principalement quelque part ailleurs. – Nous sommes à la disposition, il n’y a pas de tâche précise – on est tout simplement là, au cas où, qu’on soit à côté. Et pour l’instant – nous nous reposons. – Kate se comportait comme une supérieure, Tora aimait bien avoir à ses côté une personne aussi courageuse et sûre de pouvoir se donner en entier à n’importe quel moment  pour résoudre un problème, soit-il attendu  ou pas.

-   Lors de la plongée j’ai eu des sensations bizarres, - Tora a décrit brièvement ses perceptions avec « la buche noire » et « les rondelles blanches ». – Tu connais ça ?

-   Nous sommes dans les mondes verticalement orientés. – Kate  a sorti le bout de sa langue en se pourléchant, et Tora n’a pas pu se retenir, elle a pris doucement sa tête entre ses mains pour la tourner vers soi et toucher à peine ses lèvres douces avec les siennes. Kate a fermé les yeux, a retourné le baiser, a fait quelques inspirations et expirations rapides comme les chiens font quand ils reniflent, ensuite elle a léché la joue à Tora.

-   Tu es délicieuse. Et moi j’ai baisé avec les dauphins.

-    ?? C’est comment ?

-   Mais tu ne comprends pas ou quoi ! Baiser ça veut dire – baiser. Pas dans la chatte, bien sûr,  tu sais quelles queues ils ont ! Même dans ta chatte ça ne rentrera pas, à moins que tu la tiennes à la base avec tes mains très doucement.

-   Aussi grandes que ça ? Chez les dauphins ? Je n’ai jamais vu…

-   Il ne faut pas regarder, il faut toucher. Ils ont une sorte de poche sur le ventre, la queue est cachée là, et quand un dauphin est excité, la queue sort tout de suite, ils aiment se faire des câlins avec tous leur corps, et ils aiment se frotter et se pousser avec. J’ai léché la tête aussi – elle est énorme et superbe ! Quand je serais grande, je vais sûrement baiser avec les dauphins pour de vrai, sinon j’ai fait que les branler et sucer. En plus, ça excite beaucoup, leur manière de jouir – un jet de sperme est si puissant ! Ils sont doux, ils font tout très doucement. Et les femelles – je les ai baisées avec la main – je mettais tous le bras à l’intérieur et je les baisais, elles ont une chatte tellement formidable ! Comme si elle chopait ta main pour la tripoter différemment, les dauphins doivent kiffer…

-   Et quant aux mondes verticalement orientés, -  Tora a rappelé.

-   Ces mondes ne sont pas appelés ainsi sans raison, - Kate a tout de suite changé de sujet. – Ici les perceptions, qui ne peuvent jamais être intégrées dans le sens fessonien, se déclenchent.

-   Ca veut dire, alors… non, je ne comprends pas.

-   Il se trouve que quand tu tombes dans les mondes de sorte fessonniene, tu es chez toi. Evidemment, ce chez toi est un peu bizarre, il a des qualités étonnantes, et on y découvrira encore des tas de choses intéressantes, cependant c’est ta maison, tu te sens confortablement dedans, tu peux facilement t’adapter. Ces mondes sont idéales pour rencontrer des pratiquants, qui y vivent, et ceux qui vivent ici, là bas le temps s’écoule autrement, et l’espace est comprimé autrement, pourtant c’est aussi ta maison. Là bas les gens comme toi et moi habitent, et on peut rencontrer des êtres incroyables par là, pour les imaginer on n’aura jamais assez d’imagination. Pourtant c’est ta maison. Les perceptions, que tu y intègres dans ton ensemble, forment avec les perceptions humaines et celles de tout ce qu’on rencontre dans notre monde « un soi-disant lien amical ». Tu peux même ramener un spectre entier de perceptions de ce monde dans le notre, comme si tu superposais une partie d’un monde sur un autre, c’est ce qu’on fait, en grande partie, dans les instituts, tu le sais mieux que moi donc. Mais les perceptions du monde du type dans lequel on est en ce moment, ne forment jamais de lien amical. Cela ne présuppose pas d’animosité non plus – on est assises là et tout va très bien, on peut aller se baigner ou baiser avec des garçons d’ici et avoir du plaisir, pourtant au fur et à mesure qu’on reste ici, une sensation spéciale augmentera comme quoi tu es étranger ici. Ce n’est pas tout simplement une gêne psychologique, c’est plus compliqué. C’est comme dans les montagnes – lorsque tu te promènes dans les altitudes jusqu’à six milles mètres, tu peux éprouver des sensations extraordinaires, mais finalement tu t’acclimateras et tu pourras y vivre. Mais plus haut que six milles cinq cents il n’y a pas d’acclimatation – le plus longtemps tu t’y trouves, le pire tu te sens.

-   Je ne vois pas pour l’instant que je vais pire. – Tora se sentais vraiment parfaitement bien, même plus dynamique que dans la veille.

-   C’est juste une analogie, - Kate a redressée les épaules, s’est étirée, et ses petits seins à peine éclos se sont faits voir distinctement à travers le fin tissu du maillot. – Les perceptions de ce monde, étant incluses dans ton ensemble, agissent de façon assourdissante, c’est pourquoi au début tu as failli te perdre ici, Mingues était sur le point de renoncer et était presque prêt de te faire sortir. Quand on arrive à fixer les deux filets, en ayant pleine conscience de soi ainsi, on éprouve tout le temps un sentiment bizarre comme si on se désagrégeait. Probablement, tu ne ressens pas ça maintenant, parce que tu es à côté de moi, et moi j’ai de l’expérience que tu t’appropries automatiquement. Mais moi je le sens, tu le sentiras aussi avec le temps, surtout quand tu commenceras à plonger en autonomie, ou si on devra aller plus loin dans ce monde. Cette désagrégation n’est anodine. Si elle a lieu, c’est pas tout simplement que ton ensemble ordinaire se détache des nouvelles fibres pour revenir dans ton monde. Non. La rupture se passe dans n’importe quel endroit. Nous ne savons pas même approximativement ce qui se passe avec ceci, mais le diver est considéré disparu, car il disparait en fait de partout où on peut chercher.

-   Mingues ne m’a pas prévenue…

-   C’est inutile. Nous n’irons pas loin, et là, et avec moi an plus, tu es en sécurité.

-   C’est-à-dire quelqu’un a déjà péri ainsi ?   

-   Nous ne savons pas – si on périt dans les cas comme ça ou pas.

-   Ben – disparu ?

-   Oui, le fameux cas dans le groupe de Norton – les courants ascendants se sont avérés plus forts, qu’on ne le croyait. Désormais l’instruction comporte des compléments, et pour l’instant rien de pareil n’est arrivé, quoique la vitesse d’avancement ait ralenti.

-   C’est quoi « des courants ascendants » ? 

-   Les mondes verticalement orientés, apparemment à cause de cette particularité de ne pas former de liens amicaux avec les fibres des mondes fessoniens, ont la caractéristique des transferts rapides  - les liens formés ne sont pas stables, et… en gros, tu le ressens comme si tu te transformais en une voile dans lequel le vent souffle. Ce vent t’emporte. Dans ces mondes les voyages, qu’on ne peut même pas imaginer, sont possibles. Ce sentiment … ce sentiment est très bizarre, je ne dirais pas que je voudrais le ressentir encore, mais… c’est curieux quand même, cela te donne la possibilité de te transformer en quelque chose… c’est pas comme si le vent poussait un voilier – le voilier reste lui-même, et là – non, là tu éprouves la transformation toi-même… j’ai peu d’expérience pour en parler. Je …

         Kate s’est levée soudainement, a pointé le doigt dans la direction de la mer, puis elle s’est tournée et a fait le même geste dans la direction de la route menant dans les montagnes.

-                      On nous appelle.

        - Quoi, où ? C’est ce dont tu as parlé ? –Tora a sursauté, la peur a envahi son corps, elle était ressentie très nettement, comme si le corps a été enveloppé dans du tissu chaud. – Je dois faire quoi ?

        -  Non, on nous appelle pour rentrer, on sort de la plongée, on n’a pas eu besoin de nous.

        - Je …

       Kate s’est tournée vers Tora et pour la première fois, peut-être, a regardé dans le blanc de ses yeux – les yeux dans les yeux. Les petits lacs d’un feu liquide, la profondeur d’une beauté inouïe, enlisante. Tout à coup Kate a pointé son doigt dans le visage de Tora, celle-ci a reculé, tout s’est embrouillé, comme en ivresse, une forte crise de nausée, des voix, des taches vives, la vue a disparu, ensuite des taches encore plus noires ont scintillé sur le fond noir. Les efforts spasmodiques, comme en déblayant l’espace, un torrent d’images, de sentiments, de sensations – un champ inondé de lumière de soleil, le bruit de la mer, un ciel d’été orageux, grondant, versant de la pluie, un rire enfantin sonore, retentissant partout, soudainement – l’oiseau, planant dans le ciel. La joie sans fin, la lumière partout, la fraicheur comme de l’eau de source, froide, elle déborde, on la boit goulûment, tout à coup la fixation s’est rétablie, la nausée légère était encore présente, mais Tora était déjà à la station, elle se trouvait debout sur l’herbe, le corps tendu, à côté Brice et Archi dans l’herbe.

-   Tu as la nausée ? – Brice a secoué la main, - tu t’y habitueras. La plongée est finie. Jeffrey et Chok ont attrapé quelque chose par là, ils sont rentrés avec un butin. Dans une heure à peu près, une fois la vérification finie, l’information sera exposée dans le Net, et maintenant – repose-toi.

La soirée a fait une surprise – boule par boule, le quotidien est tombé dessus. Tu le repousses – il retombe, ça fait longtemps qu’il n’y en avait pas. Peut-être est-ce la réaction à la plongée ? Peut-être… Moran a mentionné quelque chose du genre – quand la plongée se passait dans les conditions de l’absence du contrôle assuré, comme si les accords s’embrouillaient. Les habitudes formées dans le passé récent s’affaiblissent.

Et non, maintenant ce n’est pas si simple d’avoir la prise sur elle… Ramasser la détermination était plus dure que d’habitude. Dans une telle situation il est plus efficace d’utiliser les facteurs illuminés… que choisir ? Tora a ouvert le fichier contenant son journal, a trouvé l’année 2507  - à cet époque elle se battait sérieusement avec le quotidien, la grisaille, le contentement, et pendant deux ou même trois mois huit heures par jour elle faisait des pratiques formelles, l’incitation des PI – depuis ces souvenirs sont devenus eux-mêmes facteurs illuminés pour inciter la persévérance et la détermination, mais là elle voulait feuilleter, parcourir quelques notes, plonger dans le passé et assener un coup à la récession imminente.

« Le 15 mars, 2507

J’ai accompli les actions suivantes pour éliminer la récession :

1)                     j’imagine qu’aujourd’hui je vis ma dernière journée, et que si pendant cette dernière journée je choisis de patauger dans  le sentiment de ma propre infériorité (SDPI) et d’autres balivernes, c’est mon choix personnel alors, et je refuse moi-même des PI le dernier jour de ma vie.

L’effet : le sérieux apparait, l’envie de me battre pour les PI.

       2)  je commence à  encourager l’envie de faire la brèche. Il y a le désir de sentir le désir de la brèche comme un facteur illuminé (FI), puisque maintenant je ne peux pas définir – en quoi je veux faire la brèche, je veux donc avoir ce désir comme un désir de brèche sans objet.

      L’effet : l’anticipation a apparu – 4 + le désir de faire les efforts-3 + un éclat de joie -2.

      3) je redirige mon attention à la pensée qu’en ce moment j’éprouve de la pitié envers moi-même (PEM), l’apathie, SDPI – simplement parce que je le choisis moi-même, et la récession s’achèvera au moment où je voudrais l’achever. « Je voudrais » pas simplement mollement, mais justement JE VOUDRAIS. Avant souvent je prenais la pensée «  je veux faire quelque chose » pour le désir lui-même – une erreur stupide. La  pensée n’est pas un désir.

        L’effet : la détermination + le désir de faire les efforts -2.

        4) je me rappelle tous les FI pour les PI différentes en observant quelles PI sont faciles à éprouver en ce moment.

       Les effets :

      a)ainsi je peux trier les FI qui ne résonnent pas avec les PI, ou trier une partie d’un FI donné (par exemple : le FI « l’arbre » - pas tous les arbres résonnent de la même manière avec les PI, c’est pourquoi, au lieu de faire comme je faisais avant, mettre « les arbres « dans la liste des PI, j’écrirai – quels arbres résonnent le plus avec les PI – maintenant c’est le pin, le cèdre et le sapin).

        b) de différentes PI d’intensité 2-4 apparaissent + la joie d’examiner la récession a apparu. Ca y est – je me souviens ! Dans le livre de Bodh, il était écrit justement ça – si tu n’arrives rien faire avec ta récession, fais au moins ce que tu peux faire dans tous les cas  - examine-la.

       c) le quotidien disparait.

        5) je sors promener des taupes et des hérissons dans le champ.

        L’effet : le ravissement + l’anticipation-5 + la détermination, le désir de faire les efforts-5.

      6) j’ai incité le dévouement à travers le polissage émotionnel renforcé  - l’incitation du dévouement avec chaque inspiration.

        L’effet : le dévouement n’apparait pas. La pratique du polissage émotionnel renforcé résonne avec la joie – 3 + le désir de faire les efforts -2.

         7) l’effort direct d’élimination du fond négatif.

        L’effet : la détermination  + le sérieux, mais souvent il advient des distractions chaotiques. Quand je fais le retour d’attention sur l’effort, je peux  commencer à penser assidument à quelque chose au lieu  de faire les efforts, de ruminer sur mes mécontentements.

        8) si on ne ralentit pas et continue à faire des efforts, même quand  on a éprouvé des éclats de PI et même le fond illuminé a apparu  de 1-2, la chose suivante se passe : d’abord la pensée « laisse tomber, ça va en ce moment, ça ne presse pas si fort  que ça »=> le contentement de soi et d’avoir réussi à changer au moins quelque chose = > je prends la position « je ne suis pas sincère »= >je fais des efforts d’élimination du contentement=  >je prends la position « ça ne me suffit pas »= >je fais les efforts de renforcement des PI=  >l’anticipation, la joie de me battre apparaissent= >les PI augmentent rapidement = >le fond illuminé augmente= >la joie de me libérer de la récession et l’envie d’examiner – 6-8.

        Lorsque je brise le voile de contentement avec le résultat obtenu, la clarté apparait – à quel point le contentement empoissonne. D’abord il parait que tout ne va pas aussi mal que ça, ensuite la grisaille et le quotidien reviennent, jusqu'à ce que le fond de contentement ne soit brisé. Il est clair : le temps que j’élimine le contentement avec le résultat obtenu- il n’y aura pas de changements. Eprouver le contentement du résultat – c’est comme si un rochassier grimpait au sommet pendant des journées et des mois, et lorsqu’il ne lui restait que deux mètres, il faisait un demi tour en pensant « ben, c’est pas grand-chose, une autre fois ». Je ne croirais  jamais qu’un tel rochassier voulait vraiment atteindre le sommet ».

        Tora s’est levée brusquement – elle avait envie de faire des squats et des pompes, courir sur la montagne de bas en haut avec quelqu’un à qui arrivera le premier. Le désir vif des entrainements est le symptôme que la récession s’en va. En lisant les écrits de trois ans en arrière, en vivant ces ressentiments, il est beaucoup plus facile de faire les efforts. Aucun effort ne passe inaperçu – surtout ceux qui sont fixé, décrits, revécus. Elle a eu envie de relire un autre morceau sur le même sujet – c’est pas difficile –à l’époque il y avait plusieurs attaques par jours…                                                              

                                                                                                      

 

                              



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