« Maya »

Volume 2: « L'origine des especes »

Chapitre 04


 

          Mingues avait l’air quelque peu inquiet, lorsque, une demi-heure plus tard, tout le monde s’est rassemblé sur la clairière devant la maison. Le soleil venait de s’écouler sur la plaine, et le froid matinal a été tout de suite succédé par la chaleur croissante.

          -  J’ai juste une courte introduction à faire, -  Mingues a éclairci sa voix légèrement, et son visage a pris un air surpris.

          -  Nous sommes au tout début. Vous le savez très bien tous. Bien sûr, il y a beaucoup de bruit autour de nos recherches, et quelque part le fait que nous ne sommes qu’au début s’y perd. L’histoire concrète existe depuis quinze ans, en tant qu’une discipline scientifique plus ou moins formée, d’ailleurs, les deux premières années nous pataugions presque sur place, en pénétrant prudemment dans des espaces de conscience inconnus auparavant, en formulant les critères d’authenticité,  les consignes de sécurité, les moyens d’assurance, les méthodes de la fixation des observations et leur mis en ordre. La base de données a été créée, ainsi que le conseil d’experts, les premiers groupes de recherche ont été formés. A vrai dire, même maintenant on n’a pas d’idée  très claire sur ce qu’on examine, et on n’a aucune idée sur les perspectives qui peuvent s’ouvrir à nous déjà demain, ou même aujourd’hui ! Je suis sûr que cette clarté va augmenter au fur et à mesure qu’on obtiendra de nouvelles données, et pour l’instant il ne nous reste que travailler avec plaisir et anticipation, en menant une plongée après une autre, puisque, quoi indéfinis que nos buts, nos méthodes et même le domaine de nos recherches soient, il est incontestable qu’on a obtenu l’accès aux perceptions parfaitement extraordinaires, et la réalité de ces perceptions et leur nécessité définitive pour nos valeurs sont indubitables.

         Le discours de Mingues devenait de plus en plus énergique, les gestes retenus soulignaient sa tension intérieure. Parfois son regard fuyait par-dessus les têtes de ses interlocuteurs, et à ce moment là il semblait qu’il s’adressait à une audience plus grande, quelque part derrière les dos de ces collaborateurs.

        - Tout de suite deux épisodes extrêmement intéressants.- La voix à Mingues a perdu la tension cérémoniale, le visage a pris l’expression de concentration.- Oui, deux d’un coup, presqu’en même temps. Or… c’est curieux – ils sont liés … vous allez comprendre. Le premier provient du groupe de Jey Chok de Sipadan, à Bornéo.  

-   Jey – il fait partie des commandos ! -  La voix, comme celle d’un chiot, joyeuse, la voix  à Tora a rompu le discours de Mingues.

-   Oui. Ils ont réussi à atteindre le début de la révolution. – Mingues a continué. – C’est, sans doute, intéressant comme ça, puisque tellement d’efforts ont été appliqués pour parvenir à ces fixations là, mais les individus qui déterminaient le déroulement de la révolution, qui étaient à ses origines, ont acquis une telle intégrité, une telle unicité de désirs, que, apparemment, cela a créé une barrière. A cette époque, c’était la question de la vie et de la mort, et la mort beaucoup plus horrible que la mort tout simplement physique. Nous avions le choix devant nous, que nous n’avons plus – soit gagner notre droit de vivre dans les perceptions illuminées, soit nous résigner, pourrir, nous transformer en ce tas d’ordure puant, dégoutant, plein de haine, ce que était un adulte ordinaire de cette époque, mourant de son pus bien avant arriver à sa centaine. A présent, nous sommes plus doux, parce que la tâche de survivre ne se présente pas devant nous avec une telle acuité. Maintenant n’importe quel gosse sait que les perceptions illuminées en plus de la certitude –500 augmentent la durée de la vie hors de toutes les limites inimaginables pour nos ancêtres, et notre premier adversaire est le contentement, c’est pourquoi, apparemment, nous n’arrivons pas pour l’instant à intégrer les perceptions de ces combattants. Donc, il n’est pas étonnant que ce soit justement le groupe composé de commandos qui y est parvenu, ils battent le contentement par là, chez eux, dès le début. En outre, ce qui a contribué à la réussite, c’est que, au lieu d’essayer de pénétrer dans cette époque, où la lutte était en phase active, l’accent a été déplacé sur les premières phases, le tout début pratiquement, lorsque leurs personnalités n’avaient pas été encore tellement aguerries.

         Mingues a déplié la toile de l’écran holographique, il continuait à parler en cherchant l’infocristal dont il avait besoin.

         -  Par conséquent, ils sont tombées sur la période d’accalmie, quand il semblait que, en plus grande partie, la guerre était gagnée – maintenant on appelle cette période « la dernière pause ». Ils ne savaient pas encore que la période la plus sanguinolente dans l’histoire de l’humanité s’approchait, en comparaison avec laquelle les horreurs de la troisième guerre mondiale sembleraient jeux d’enfants. Ils ne savaient pas encore que cette accalmie n’était qu’une phase intermédiaire où les haineux ont pris la décision de ramasser leurs forces pour le dernier coup définitif. Ils avaient du mal à imaginer que – malgré tout ce qu’ils savaient sur le monde des haineux – ils ne pouvaient pas supposer qu’un tel degré de haine était possible. Je n’aurais pas pu l’imaginer non plus… Et cela a failli les détruire. Il semble qu’à peu près 40 millions ont péri pendant la deuxième guerre mondiale ? Quelque chose comme ça. Mais là c’était essentiellement deux rapaces qui se sont affrontés pour se dévorer l’un l’autre – les fascistes et les communistes, agités dans la mesure égale par le désir de soumettre le monde. Les autres en ont souffert moins. Ensuite, l’épidémie de stérilité s’est éclatée en Europe au milieu du 21ième siècle. A cette époque, l’attention des médecins a été prise par les problèmes du genre complètement différent – SIDA, la fièvre de Zarts, etc., et tout à coup il s’est avéré que les enfants nés après 2010 étaient presque absolument stériles. Maintenant nous supposons que la raison provenait de l’ensemble des facteurs – l’anxiété supprimée (et pas éliminée), l’irritabilité, et le contentement, encouragé par tous les moyens. Le fait que les gens vivant à notre époque, qui cultivent les PI, ont oublié le problème de stérilité, confirme cette hypothèse. En fait, les occidentaux ont cessé d’être une espèce dirigée vers l’avenir – engraissés, sans aucune lueur d’instinct créatif. Et même leurs corps et visages devenaient de plus en plus laids – voûtés, avec des membres disproportionnés, des cous courts, c.-à-d. que le corps se transformait en conformité avec les fonds négatifs dominants. Ils n’ont pas oubliés l’angoisse- non, ils se sont tout simplement adaptés à l’entourage de laideur, et ont arrêtés de distinguer la beauté et le charme. Ils ont perdu la capacité de voir la beauté. Des nouvelles générations, nées de guenons, ne faisaient qu’accumuler ces monstruosités. L’Europe s’est presque éteinte en une cinquantaine d’années, et cela a aiguisé les problèmes de l’expansion musulmane survenus après. La cruauté de la troisième guerre mondiale… - Mingues a cligné les yeux en regardant le fichier, il réfléchissait à quelque chose, ses doigts se sont mis à parcourir rapidement l’écran virtuel. – Et oui… il paraissait donc que cela dépassait toute imagination, la quantité des victimes a approché un milliard, et il était difficile de les compter déjà -  ce n’était pas étonnant, puisque la guerre religieuse s’est répandue sur le monde entier, ayant commencé en Europe. Chaque pays, chaque ville et village – tout s’est enflammé, comme une allumette, lorsque le monde était épuisé par le terrorisme religieux. Tout avait commencé comme la lutte pour le monde, comme d’habitude, et était abouti, comme il fallait, à ce qu’il ne restait plus pierre sur pierre. Et ensuite les gens ont compris que ce n’était pas encore le cauchemar absolu – le cauchemar absolu est arrivé plus tard – pendant la Grande Guerre Enfantine (GGE) 8 milliards ont péri ! Presque toute l’humanité. L’histoire est partie pratiquement de rien.  Même maintenant il n’y a pas de données exactes – combien de gens sont restés vivants, peut-être 200-220 millions.

         -  Cependant, cela a contribué à l’établissement du nouvel ordre, quand les émotions négatives et la stupidité dogmatique étaient prononcées hors la loi, - Brice a dit.

        -   C’est normal, - Archi  s’est exclamée. -  A chaque fois, quand le feu successif de la guerre s’éteint, nous pouvons constater tels ou tels changements, survenus au monde depuis cette époque, à commencer par des brèches technologiques, pour finir par la restructuration sociale du monde. Bien sûr, plus la guerre est grande, plus les conséquences sont considérables. Prenons l’exemple le plus simple : s’il n’y avait pas d’horreurs du pouvoir soviétique, qui avait nettoyé avec un balai meurtrier cent millions de gens, qui avait complètement détruit les siècles du développement culturel précédent, accompli par un groupe ethnique entier, ce n’est pas sûr qu’il apparaisse ce qui est maintenant le fondement de notre monde – la pratique de la voie directe et les premiers pratiquants. Ils sont nés sur le sol, dépourvu de toute culture, puisqu’on ne peut pas appeler sérieusement « une culture » les régimes communistes despotiques et meurtriers et leurs semblables. Et puis, lorsqu’au 21ième siècle l’URSS est né de nouveau, avec tous ses charmes, comme la persécution de l’hétérodoxie, les prisons et les camps de concentrations,  cela n’a-t-il pas amené au progrès considérable dans la société des pratiquants ? « Commandos » n’étaient plus « une aile », « une branche » de la pratique, ils sont devenus la seule forme sous laquelle les pratiquants ont réussi à survivre. Et la chose pas moins importante c’est que les pratiquants ont été évincés dans d’autre pays. Ce processus avait commencé avant, mais lors de l’URSS en renaissance il est devenu massif, et finalement, l’Europe n’a pas seulement obtenu un livre traduit en langues européennes, elle a acquis des vrais porteurs de la pratique, et par conséquent, sans ça est-ce qu’elle aurait pu tenir bon dans des guerres religieuses successives ?

        -  Tout ça est fort contestable, Archi, fort contestable, - Brice ne s’est pas retenu. -          On ne peut pas sérieusement ramener un évènement d’un tel ordre, comme PDVD, à un seul facteur. Ensuite – c’est vrai que les guerres ont amené à de gros changements, y compris ceux  qu’on appelait du «  progrès ».  Pourtant, si maintenant tu avais la possibilité de prévenir cette guerre, ne l’aurais-tu pas fait ?

         -  De tels « si » n’ont pas de sens historique. Et concernant le sens du problème… c’est contestable, bien sûr. Mais pas impossible. N’oublie pas que non seulement la PDVD, ni les premiers groupes des pratiquants, mais tout le développement suivant de la pratique pendant la première centaine d’années passait presque complètement inaperçu par la culture occidentale, bien que la traduction des livres et articles soit faite en la plupart des langues.

         Mingues a finalement trouvé ce qu’il cherchait.

       -   Revenons à notre sujet. Voila, ces documents ont été obtenus à l’aide de la méthode de  la plongée résonnante – toute de suite après être reconnues, des perceptions ont été isolées des autres à l’aide du criblage cyclique et du  lavage par le dévouement. Jey a immédiatement compris l’importance de la découverte et a envoyé tout le groupe pour la sécurité, en même temps le groupe principal nettoyait la découverte avec une résonance extrêmement faible, même sans oser bouger, de la poussière mentale et émotionnelle. Mais le plus surprenant…

        -  Je propose que le groupe prenne connaissance du matériel, Mingues. – Kert s’est levé doucement et a courbé le dos pour se dégourdir les muscles. – Que nous lisions tout, sinon j’ai du mal à comprendre – de quoi il s’agit, et toi tu es prêt, il me semble, à faire des conclusions. Il y en a beaucoup ?  

         -  C’est dommage que Trap et Berta ne soient pas là ! Peut-être il faudrait utiliser VHS ? Ils peuvent se joindre directement. – Rihana a regardé Mingues avec interrogation.

         -   Non, on ne va pas les distraire, il n’y a pas le feu, ils vont l’apprendre dès leur retour. Vu leurs messages, Kali Gandaki a fait des surprises, et bien que personne ne soit blessé très sérieusement, en ce moment ils sont préoccupés par autre chose.

         -   Je voulais ajouter, - Mingues a levé les mains pour demander de l’attention. – Vous allez lire le matériel, attendez une seconde, mais le plus intéressant – laissez-moi dire, le plus intéressant  c’est que le groupe à Chok a obtenu l’accès à ce matériel grâce au hasard, et vous savez quel hasard ? – Mingues a regardé tout le monde.

          -   Mingues, ne traine pas en longueur! - Avec impatience, Archi a gratté ses ongles sur la surface rugueuse et rude de la table massive, qui sentait bon du bois résineux.

         -  Ils n’ont pas pu y arriver et se sont presque mis à clore la plongée. En fait, ils n’ont même pas réussi à désintégrer la structure de la couche supérieure, sans parler de la fixation stable de la différenciation, et ils observaient de loin…

        -   C’est quoi « la couche supérieure ? – Tora a murmuré en s’approchant de Mike et en touchant son genou. – En deux mots – explique de quoi il s’agit.

        -  Attends, attends…, Mingues, une minute. – Mike s’est retourné vers Tora. – En deux mots c’est ça : quand tu diminues la fixation de la conscience distinctive de la veille ordinaire, ou plus simplement, tu enlèves « le filet primaire », tu tombes alors soit dans une des zones aveugles, si tu es une personne mécontente, soit dans la zone des courants entrainants. Quelle couche de courants est accessible à toi – cela dépend des perceptions illuminées qui dominent en ce moment, et à quel point ton corps est acclimaté aux PI concrètes de haute intensité, et de la fixation d’origine de l’intention. C’est pas compliqué en gros, mais passons maintenant, tu apprendras les détails plus tard, quand tu commenceras les plongées, en bref, quand tu atteindras directement l’objet de la recherche, tu devras, premièrement, sortir du courant et t’arrêter, d’ailleurs, Archi est impliquée dans  à la découverte des soi-disant « états semi-statiques » - une sorte d’arrêt sur la route, un endroit pour le repos.  Ensuite, il faut accomplir un acte de contrôle d’auto-identification, fixer la présence des perceptions étrangères, s’il y en a, vérifier l’intensité de la motivation du retour, et la qualité du lien avec le groupe qui assure la sécurité, et après ça, focaliser la différenciation sur l’objet qui t’intéresse. Puis – la focalisation de la différenciation elle-même. Et là il y a un tas de particularités, surtout s’il s’agit de l’intégration des perceptions d’une certaine personnalité, y compris il faut surmonter un écran spécial dont la pénétrabilité est inversement proportionnelle à sa force personnelle, et est directement proportionnelle à la présence de la résonance du diver et de la personnalité examinée, il faut que tu lises à ce sujet l’ouvrage panoramique de Merk « Les particularités de la pénétrabilité résonnante des couches supérieures ». – Mike s’est retournée impatiemment vers Mingues pour lui donner le signe de continuer.

         -  Je finis aussi – c’est étonnant qu’ils ont réussi à passer à travers justement après que le groupe principal a éprouvé l’influence d’une force inconnue. En même temps, un tas de perceptions, organisées étrangement, sont devenues  non simplement une sorte de ferment mais sont devenues elles-mêmes accessibles à l’intégration. – Mingues a parcouru l’écran avec les yeux en feuilletant le texte. – Bon, là c’est les détails… finalement Jey était d’accord (quoi d’autre pourrait-on attendre d’un groupe qui consiste uniquement des « commandos »), le groupe étranger des perceptions était intégré, après quoi la résonance a apparu, et l’écran, tellement insurmontable auparavant, a failli fondre tout seul.   Les divers pilotes n’ont pas abusé de la possibilité apparue pour un résultat momentané - là « commandos » savent faire – évaluer raisonnablement l’entourage dans les conditions où n’importe qui d’autre ne se souviendrait pas comment il s’appelle… Ils ont travaillé scrupuleusement le tunnel, sans partir pour autant les mains vides – finalement, le document, daté de la période de la dernière pause de la GGE, a été obtenu. Là ce n’est pas essentiel… pas grave. L’important c’est autre chose, l’important c’est qu’ils ont réussi à atteindre « la dureté » et s’y stabiliser. Vous vous rappelez la théorie du « tunnel de la dureté » ? Bien sûr… Ils l’ont trouvé.

        Tous, excepté Tora, se sont littéralement figés, la bouche bée, il ne lui restait que tripoter le genou à Brice impatiemment, mais ce dernier a tourné le dos. – Attends, Tora, attends…

-    En plus, l’essentiel c’est que c’était des dauphins. – Mingues a cloué.

         -   Ils étaient où ? – Brice a essayé de se lever pour jeter un coup d’œil dans le texte, mais Mingues avait déjà fermé le fichier.

         -  Le groupe de perceptions qui a créé la résonance, c’était des dauphins, c’est plutôt les mains à eux, ou plutôt pas les mains, mais les nageoires. Si je me souviens bien, c’est déjà le troisième fait officiellement enregistré depuis les deux derniers mois, lorsque les perceptions des museaux vivants de la Terre se comportent de sorte qu’on aurait envie de dire « font preuve de l’initiative ». Je vous rappelle qu’il y a exactement six mois que le septième groupe d’Aiyenger  a commencé les expériences massives avec l’intégration des perceptions des museaux de la Terre. En utilisant les travaux de Tarden, ils avancent avec confiance. Maintenant, beaucoup de monde s’intéresse à ce mouvement, vous savez que je le fais un peu aussi. Et si ces trois faits étaient une manifestation de la tendance ? Et si c’était … la réponse ? Une initiative en réponse ? Nous avons la certitude ferme que les museaux de la Terre possèdent la conscience, mais la certitude n’est pas mangeable, et les témoignages que nous avons ne sortent pas des limites des recherches menées il y a déjà cinq cents ans – la réaction des plantes à la musique, l’aura de Kirlian, le dressage des animaux, et d’autres choses aussi primitives. Depuis cinq cents ans nous n’avons pas avancé d’un pas, et maintenant nous nous plaçons sur le sol plus concret… ça coupe le souffle, juste à imaginer que c’est comme ça !

         -  Nous n’avons pas avancé, - Mike a interrompu, - mais il y a des raisons considérables de supposer que ses fameux « museaux »  ont obtenu des résultats extraordinaires dans ce domaine, donc, moi je serais allé avec plaisir chez Chok pour l’aider.

          - Mike…, - Mingues a fait une grimace, - n’en rajoute pas. Les bobards sur les museaux sont mal placés parmi des chercheurs sérieux… Mike ! – il a rugi en faisant le geste comme pour prier, - lâche-moi, s’il te plait. Les traces des museaux sont perdues depuis à peu près l’année 2370, en plein essor de  la Grande Guerre Enfantine, lorsque la question « qui gagnera » était si brulante qu’il n’y avait plus de pitié, ni limites des deux côtés. « Les rapports caribéens » témoignent de manière certaine, qu’après que les museaux sont devenus physiquement inaccessibles en 2370, durant les dix années suivantes ils ont influencé le déroulement de la guerre de façon très considérable, quoiqu’il fasse admettre que le caractère de cette influence était trop anti-scientifique… et depuis cent quarante ans sont passées !

        -   Concernant la science, tu as tort, Mingues, - Mike a éclaté de rire. – Du point de vue de la science d’il y a cent ans tout ce dont on s’occupe maintenant n’existe pas et ne peut pas exister. Quant à la disparition des museaux – si cela n’était qu’une fois, je pourrais accepter à la rigueur l’hypothèse qu’ils n’existent plus. Cent quarante ans – ce n’est pas une blague. Car ils avaient déjà disparu en 2215 pour réapparaitre dans presque mêmes cent quarante ans pour faire pencher la balance dans la GGE.  D’ailleurs, Mingues, fais attention – ce n’étaient d’ « autres » museaux qui ont réapparu, ou plutôt pas que les autres. Parmi eux il y avait LES MEMES, qui répandaient la pratique au tout début du vingtième siècle. Nous avons aucun doute là-dessus, - Mike a haussé le ton en interrompant Mingues qui protestait. – Bondhi avait apparu aussi en 2350, sans aucun doute également. C’est pourquoi si maintenant il s’avère que les dauphins nous tombent du ciel – à un moment aussi nécessiteux, lorsque nous avons finalement besoin de l’ordre dans nos connaissances, lorsque ces dauphins, comme par magie, nous frayent le chemin vers ce à quoi je ne peux penser qu’avec le souffle retenu – vers l’intégration des perceptions de notre Planète… - Mike s’est tu, mais personne n’a voulu utiliser la pause. – Quand tout tourne de cette façon, je ne souhaite qu’une seule chose – donner toutes mes forces pour atteindre le résultat quoi irréel qu’il semble.

        -  Moi aussi ! – la voix à Tora sonnait émue. – Mingues, jure sur ta queue que tu m’aideras à m’orienter dans ce sujet. Je ne refuse évidemment pas la tâche pour laquelle je suis arrivée ici, il ne s’agit pas de ça, mais j’aurai du temps libre, je peux l’utiliser comme je veux, et je veux faire justement ça, tu promets ?

         -   Tu sais, - Mingues tournait une grande pomme de pin entre ses mains, - tu es là parce que j’ai besoin d’un assistant, un assistant spécial pour résoudre un problème spécial. – Il a accentué le mot « spécial ». – Ce problème n’est pas lié au sujet principal de notre groupe, qui consiste en éclaircissement de certains moments clés de l’histoire de l’humanité. En plus – il est tellement extraordinaire que j’ai du présenter les raisons très importantes avant d’obtenir le soutien au Congrès Scientifique, et… j’ai trouvé et leur ai présenté ces raisons, et je vois que les gars ne se sont pas trompés en te proposant toi pour ce travail. – Mingues s’est approché de la fenêtre, a posé les mains sur la couche extrêmement fine du nano verre. – Tu aimeras ce thème, et tu n’auras pas besoin de trouver du temps libre pour travailler avec tes vieux amis du groupe de Chok, puisqu’il s’agit justement d’intégrer les perceptions des museaux de la Terre. Je ne peux qu’admettre que les nouvelles données sont arrivées au bon moment,  si elles étaient venues deux mois plus tôt, je n’aurais pas besoin de dépenser autant de temps à argumenter.

         -  Super ! – Tora a failli sursauter sur son derrière. -  Je vais intégrer les perceptions des museaux de la Terre ! Mingues, mais quelles perceptions exactement ?  Les pins, les clairières, les montagnes, les nuages, les cailloux – j’ai vu de tels cailloux ici ! Je veux tout ! Il faut pas croire, je sais déjà quelque chose, quoi que de manière un peu abstraite – j’ai lu du Moran et Cartier, il y a tellement de choses incroyables !

         -  Tout est plus compliqué, beaucoup plus compliqué que tu ne l’imagines, Tora. Mais en même temps c’est plus intéressant aussi, compliqué et intéressant… Sois pas pressée, il y le temps à tout. Trap reviendra et nous en discuterons.

          -  Je ne suis pas pressée ! Mike, tu es avec nous aussi ?

         -   Ca m’étonnerait… pas maintenant. – Mike a fait un geste de la main.- Je veux obtenir un résultat plus ou moins sérieux dans mon travail aussi. On ne sait jamais – où il y aura un retour, c’est donc possible qu’on se croise tout à fait par inadvertance – ça arrive tout le temps. Tu as vraiment réussi à finir Moran ?

         -   Ben…, - Tora a ri, - pas tout à fait. Apprendre à nager sans eau, tu comprends… Mais certaines choses me sont connues. D’ailleurs, « le tunnel de dureté » - j’y ai rencontré cette notion.

         -  Peut- être comme une notion, - Mingues est  retourné à la table et s’est assis. – Depuis que nous l’avons appris, cette « notion » dérangeait les esprits de beaucoup de divers, mais elle est toujours restée théorique. Nous avons aveuglement recopié ça à partir des commentaires de Yarka du Deuxième Livre de Bodhi, certaine information concernant cette notion nous est arrivée de « L’instruction intérieure pour commandos », ou plutôt de ces morceaux de l’instruction qui sont tombés entre nos mains. Le fait est que quand tu fais la pratique « ni rivières, ni montagnes », en regardant en même temps « ni montagnes » et en éprouvant le dévouement à m’égard de la Terre  et « le sentiment d’être proche» à la montagne, il apparait alors la sensation physique d’une dureté spéciale – dans la zone du ventre ou la poitrine, toutefois, la plus grande partie de cette sensation se manifeste devant les limites visibles du corps. Même des gosses savent ça maintenant, et la formation du savoir faire de la provocation de la sensation de dureté fait partie du programme obligatoire à l’école, mais juste à cause de son effet incroyable sur la santé. On sait un peu moins que si la sensation de dureté atteint l’intensité 10, quelque temps plus tard une PI spécifique peut apparaitre, qu’on appelle d’ailleurs aussi « la dureté ». Cette PI est très peu étudiée, vu ces certaines particularités… mais à partir de la théorie que nous connaissons que l’encouragement de cette PI amène à de certaines possibilités incroyables, liées directement à l’intégration des perceptions de la Grande Fille, notre Terre. Il y a plus de paroles que de faits ici, mais j’espère, - Mingues s’est redressé comme en finissant son récit, - que la situation va bientôt changer.

         -  D’ailleurs, c’est quoi que les gars ont réussi à extraire ? Tu disais – des documents ? – Brice a rappelé.

         -  Oui, - Mingues a ramassé ses pensées. Voyons ça. C’est intéressant aussi.

        Le régime de vision de plein écran s’est allumé et le silence s’est installé.

         -  Ce sont des morceaux de l’introduction du livre qui est presque complètement perdu, de  petits fragments nous sont parvenus. Maintenant on a l’espoir de le restituer, Chok va travailler la dessus, bien que, comme vous le savez, ce ne soit pas ça qui préoccupe son esprit maintenant. Les fragments sont énumérés successivement.  

        ***

       001 : « Maintenant que toute cette confusion a commencé et, hélas, pas encore fini, il n’est plus possible de comprendre comment cela s’était passé exactement, souvent il n’est pas possible de restituer la chronologie des évènements, mais ce n’est pas nécessaire non plus. La tâche principale que nous posons, - nous, les auteurs de ce livre –est de nous souvenir, restituer les étapes principales de notre lutte, pour voir plus clairement tout le tableau des évènements passés, pour voir l’avenir plus clairement. D’ailleurs, c’est pas ça, - la tâche principale est de terminer, enfin, cette diable de guerre. Montrer encore à ceux qui ont choisi de nous considérer comme leurs ennemis – nous ne sommes pas ennemis, nous sommes prêts à terminer la guerre au moment où ils accepteront que nous ne sommes pas des objets, ni les accessoires du poste de télévision, ni des chiens à promenade, - nous sommes des humains, ayant le droit plein et naturel de vivre librement, exactement comme les représentants de la « caste blanche » - les adultes.

         Nous voulons montrer aussi qu’on ne nous vaincra pas. Nous sommes organisés et unis beaucoup mieux que notre adversaire. Nous sommes épris pas l’aspiration à la liberté – la même qui a conduit auparavant les sociétés esclavagistes anciennes à la démolition. Nous réfléchissons mieux, malgré le manque de connaissances, nous avons une disposition plus déterminée, malgré la faiblesse physique, nous avons rien à perdre, puisque, au cas de la défaite, une chose pire que la mort nous attend – la transformation en un monstre nommé « un adulte accompli » nous attend.  La plupart de nous sont prêts à mourir, mais pas pourrir de façon tellement horrible ».

          002 : « Ce livre n’est pas écrit avec le meilleur langage littéraire – à cause de l’âge – la plupart d’entre nous n’a pas encore eu assez de temps. Et oui, pas de temps, il y a peu de temps, nous ne soignerons donc pas le texte  -  nous ne le préparons pas à une prime littéraire, nous voulons créer une sorte de mélange des chroniques et d’un manifeste. Imaginez, nos grands lecteurs, nous connaissons de tels mots comme « chroniques » et « manifeste ». Nous lisons beaucoup de livres. C’est rare qu’un adulte soit aussi érudit que nous, - puisque vous êtes des gens très occupés – dès le matin jusqu’au soir vous avez des tas d’affaires, de soucis, de souffrances, et deux romans polaires par an, - c’est le maximum de vos besoins, et maintenant il y a encore cette guerre, et nous – nous ne sommes que des enfants, qu’est-ce qu’on peut nous demander. Par contre, nous savons ce qu’on demande. Er nous l’aurons – c’est notre liberté.

         Dans le livre nous donnerons des citations. Pour accélérer l’écriture nous ne ferons pas de liste de références – vous pouvez nous croire que les citations sont bonnes, et si quelqu’un a envie de vérifier leur exactitude, ce n’est pas dur – toutes les citations sont prises d’une source ouverte, qui, bien qu’elle devienne fermée depuis le temps connu, s’est multipliée par dizaines, centaines de milliers de copies, car on n’est pas au Moyen Age, on peut copier un fichier en une seconde.

        De brusques changements de sujets, l’inconséquence (chronologique) du récit – tout est dans le livre. Après la fin de la guerre nous mettrons toutes les notes en ordre – maintenant nous n’avons pas de temps. »

         003 : «  Ou et quand le premier conflit organisé a éclaté – difficile à dire maintenant. Il n’est pas exclu qu’au plusieurs endroits en même temps. En tout cas, au moment où des cellules de la résistance se sont mises à chercher les une les autres et trouver, pour coordonner leurs actes, leur quantité était déjà de quelques dizaines. Le document le plus ancien sur l’élaboration des méthodes et buts de la lutte commune témoigne de vingt trois cellules. Presque immédiatement, la pratique de la voie directe (PDVD) a été admise comme la base théorique. La méthode élaborée soigneusement, la clarté parfaite des buts et moyens, la simplicité et authenticité inconnues auparavant, la base assez large du matériel accompagnant, et, finalement – les gens, les porteurs de l’esprit de la pratique, qui ont répondu, quoique pas tout de suite, à notre appel, ils prêtent assistance inestimable, en nous inspirant avec leur exemple, dont le plus important (pour nous) est qu’on peut atteindre n’importe quel âge, et ne pas se transformer en « adulte » pour autant, rester frais, sincère, jeune être aspirant à la liberté – aussi bien intérieurement qu’en apparence.

         Bien que le livre sur la PDVD ait été écrit trois cents cinquante ans en arrière, son contenu nous est avéré très actuel. Etant resté en oubli presque complet sur un site perdu et sur quelques uns de ces miroirs pendant deux centaines d’années, le livre ne s’est pas couvert de poussière. On dirait qu’il avait été écrit pour l’avenir, et nous nous battons maintenant pour que cet avenir arrive. Bien que – si nous battons pour ça maintenant, cet avenir est déjà arrivé. Il semblait improbable que la pratique, née à peine et disparue presque tout de suite trois cents ans en arrière, reste vivante jusqu’à présent, presque personne parmi nous ne croyait sérieusement qu’on pouvait trouver des museaux et dragonneaux vivants. Et comment chercher ?? On sait que la première étape dans l’histoire de la PDVD a fini dix ans après son début – la première vague des pratiquants a vite reflué. Presque chacun qui était considéré comme pratiquant est revenu à son état de départ, s’est trouvé réfugié, c.-à-d. une personne dont le rêve absolu était de se contenter d’être  relativement dispensée des émotions négatives. Les autres ont complètement moisi, vieilli, se sont réconciliés aves les mécontentements et sont partis dans l’oubli. Mais la première vague a été suivie par la deuxième, et la deuxième – par la troisième. Les museaux ont commencé à réapparaitre par un et deux. Les projets des museaux prenaient de l’ampleur, les villages des museaux ont été construits, les bibliothèques ont été ramassées, les pratiquants se sont mis à se réunir en associations, en conformité avec leurs préférences dans la pratique. Quel est le destin à Bodhi ? Quels sont les destins de ceux qui, des les premières vagues, ont fait son chemin et sont devenus dragonneaux – l’Hérisson, Sonora, Trailang, Riply, Lobsang, Ait, Yarka ? Il y en avait combien ? Trois cents cinquante ans se sont écoulés !!! Pareil comme si c’était une mille. Surtout pour ceux qui n’ont pas encore dépassé leurs premiers dix ans. On sait que les museaux et dragonneaux ne sont pas restés sans rien faire, mais ils cherchaient activement et préparaient de nouveaux museaux. Combien ils sont devenus ? Peut-on prendre au sérieux la légende disant qu’à trois cents ans les museaux avaient la même apparence qu’à 30 ans? Appel décrit sa rencontre avec les museaux. Quelqu’un le prend pour une invention ingénieuse, d’autres y croient sans condition, mais on ne peut pas ne pas admettre que Appel est la dernière personne laquelle on peut soupçonner de la mystification, quoique, de l’autre côté, le désir assez noble de soutenir moralement les enfants qui se battaient, puisse le guider, de les soutenir en les faisant croire que les museaux étaient de leur côté – même à l’aide d’un tel mensonge. 

        Nous avions de tels soupçons jusqu’au moment où l’existence des museaux ne se soit révélée de façon très convaincante. Nous avons commencé à obtenir d’eux des savoir faire et des connaissances qui, comme nous le croyons, nous aideront à gagner ». 

          004 : « Nous avons appris des traces des premiers éclats spontanés de la résistance. En effet, ce n’était pas encore de la résistance – seulement les premiers appels à la compréhension. Par exemple – ce document numéro AM -203, daté  de 2014.

        (Remarque : nous faisons des corrections grammaticales et orthographiques nécessaires dans le matériel de cette époque, puisque les enfants de ce temps là étaient souvent extrêmement illettrés – justement la Résistance a provoqué l’auto didactisme enfantin systématique. Maintenant c’est assez naturel de rencontrer un enfant –un participant de la Résistance, âgé de 9 – 10 ans, qui a lu des centaines de livres, donc est très éduqué, mais à cette époque  sauvage c’était inconcevable.)

         «  Il y en a assez ! Au diable une telle vie ! Ils croient pouvoir tout faire – tout et n’importe quoi ! Ils croient que je suis leur chose, que je dois faire seulement ce qu’ils veulent, et juste quand ils veulent. Et ils seront mécontents quand même ! Si je dis « je ne veux pas », de leur point de vue cela signifie que «elle ne veut pas obéir», « elle a toujours ses caprices et lubies», « une égoïste », « aucune empathie pour sa mère ». Je dois tout à tout le monde – je dois aller à l’école, faire mes devoirs, bien sûr, aller faire des courses, faire le ménage et la vaisselle, je dois manger avec tout le monde à table, et seulement ce « qu’il faut manger » - au cas où j’ai envie de manger autre chose, et, dieu me garde, pas au moment de manger, j’entends tout de suite « ne gâche pas l’appétit », « il n’y a rien à choper ici – assieds-toi et mange normalement », « tu vas te détériorer l’estomac », « nous devons manger sans toi maintenant ?! ». Du chantage, des menaces, si seulement j’essayais d’envoyer cette école au diable ! On va m’arracher les mains, mais j’irai à l’école quand même. Et ce con n’arrête pas de me radoter – c’est pour ton bien, tu nous diras merci après, je ne voulais pas faire des études non plus – merci à mon père – il m’a fouetté deux fois avec sa ceinture, maintenant j’ai une formation supérieure et un bon travail. Quel con ! Tu t’es regardé au miroir quand pour la dernière fois ? Et la mère ? Je n’en peux plus de vos gueules !! Ce ne sont pas des visages, mais des gueules de monstres flasques. Tout le temps mécontents, tu secoues ton bidon, si tu montes au cinquième étage en courant, tu feras un infarctus. Il a un bon travail… il vient du travail, boit de la bière, raconte des balivernes sur son boulot, et moi je dois rester à l’écouter. A quoi bon cette vie ? »

         Parfois des réclamations étaient exprimées sous une forme tout à fait naïve, devenant encore plus poignantes, par exemple, comme dans le document AC-35 daté de 2013.

         « Avant j’aimais mes frères. J’étais prête à tout peur eux. Je pensais qu’il n’y avait pas de mal à exécuter leurs demandes, je voulais faire quelque chose pour eux. Je courais, leur faisais du thé, j’amenais, je ramenais.

         Ensuite, j’ai compris qu’on m’utilisait. Je faisais des choses volontairement jusqu’à 11-13 ans. Puis j’ai commencé à refuser, on me forçait et je le faisais.

        Plus tard, quand ils avaient la télé dans leur chambre, je venais regarder des  films. Ils regardaient tout le temps des films d’horreur. J’étais autorisée à m’assoir sur le sol, ils étaient allongés sur les lits. Mes envies ne comptaient pas, par exemple, je voulais regarder le film, et on m’envoyait faire du thé. Si, par hasard, il n’y avait personne dans la chambre, j’étais assise ou allongée sur le lit, et lorsque mon frère arrivait, on me chassait sur le sol. Je ne contestais pas. On me disait de descendre du lit, je descendais.

         Et quand mes frères sont rentrés de l’armée, je ne voulais plus leur apporter du thé, ni aller au magasin pour les clopes et la bière.

          Quand je refusais de faire des choses, on me tirait les bras en arrière, on me faisait mal physiquement, pour me forcer. On me disait que j’étais trop insolente, que j’étais faignante, on m’y envoyait finalement. Tout ça a été dit avec méchanceté, ils étaient prêts à me tabasser, méprisants, je me souviens que le visage à mon frère se tordait, l’écume à la bouche, il criait.

        Je refusais d’y aller, je supportais ça, sans en parler aux parents (eux aussi ils ont éduqué une esclave en moi, cela n’aurait rien changé). On a arrêté de me demander de faire du thé.  

         Quand la télé se trouvait dans la pièce commune et pas dans leur chambre, il y avait aussi des fauteuils et un divan, si je m’allongeais sur le divan ou m’installais dans le fauteuil, qui était plus près de la télé, et mon frère venait regarder la télé, on me disait de me lever pour, par exemple, qu’il s’allonge sur le divan. Si je refusais, on m’attrapait pour me jeter sur le sol. Par exemple, ensuite je m’installais dans le fauteuil. L’autre frère venait et disait qu’il voulait s’assoir dans ce fauteuil, et si je refusais, il se passait la même chose –on me chopait pour jeter sur le sol.

         Ensuite, ils se sont  mis à envoyer la sœur cadette au magasin ou préparer du thé. Et si on avait des invités ou des proches à la maison, ils leur disaient en ma présence que c’était inutile de me demander de faire quelque chose. J’ai craqué, j’avais honte. Je repassais leurs vêtements. Je ne me souviens plus très bien, c’est possible que je faisais du thé aussi et allais au magasin.

         Si je venais repasser dans la grande pièce, et mon frère regardait la télé, je ne me souviens plus, mais je l’ai dérangé, il m’a chassée. Je ne sais plus ce qu’il m’a dit.

          Quand il avait besoin de repasser ses vêtements, il venait vers moi pour faire du lèche-botte, il disait, ma petite sœur, s’il te plait.

        J’étais une esclave, et maintenant aussi, l’esclave qui devait tout faire dans la maison, et je faisais. Quand je faisais le ménage, on m’en voulait, je gênais à regarder la télé, je ne faisais pas le ménage au bon moment.

        Après 11-12 ans, si je refusais de céder, on m’appelait égoïste.

        Je n’avais pas envie d’aider les gens, faire quelque chose pour eux.  

       Parfois je faisais quelque chose pour quelqu’un, parce que je le voulais, lorsqu’on ne me le demandait pas. Mais c’était quand je voulais avoir de l’amitié, j’avais un intérêt. Toujours lorsque je disais que je ne voulais pas faire quelque chose, on me montrait de la haine, (avant on pouvait me parler amicalement) et on me demandait si j’avais la flemme. Toutes les demandes des gens m’étaient douloureuses, je me prenais pour une esclave, une nulle, une personne soumise ».

***

          L’écran s’est éteint mais personne ne bougeait, tout le monde était immergé dans ses pensées.

          -  Je ne m’y habituerais jamais. A chaque fois que je lis de telles choses, je dois me concentrer de toutes mes forces sur le polissage émotionnel. – Rihana a poussé un soupir, en regardant devant soi. – Tu disais qu’il y avait deux nouvelles – quoi d’autre donc ?

          -  Cette fois quelque chose d’un autre domaine. Que Kert raconte lui-même, c’est sa découverte.

          -  C’est à cause de ça que tu es si mystérieux depuis ce matin ! – les divers se sont animés, en partie volontairement, en essayant de chasser les fantômes du passé sombre.

        -  Vas-y, raconte.

       -  On l’a déjà publié dans « les Ressources » ? Super, c’est laquelle publication, la tienne ?

       -  Je ne me souviens pas, la seizième, il me semble, - Kert avait l’air gêné, malgré le fait qu’il s’était déjà habitué à recevoir de telles félicitations. – Ce n’est pas grand chose, un petit fragment, mais le contenu est précieux, du fait qu’il appartient à un dragonneau, et il s’agit des PI extatiques et Bodhi. – Kert s’est éclairci la gorge. – Avant on pouvait douter du fait que non simplement ils « existaient », mais « existent » encore. Après qu’ils ont assisté, à la surprise de tous, aux enfants combattant dans la GGE, et ils ont largement contribué à la victoire, les doutes ont disparu. Nous ne savons pas pourquoi, tout de suite après la victoire, ils se sont remis à l’ombre, nous ne savons pas où ils sont maintenant, ni ce qu’ils font, mais nous supposons que l’expérience des voyages dans les PI, qu’ils ont accumulée, peut stimuler nos recherches. Nous les cherchons, et vous savez que certains divers du groupe de Norton sont préoccupés par la même chose. Leur groupe – le groupe de la recherche libre et de l’investigation avancée dans de nouveaux domaines de développement à long terme se composent à 100% de commandos, et certains d’entre eux coopèrent avec nous depuis longtemps déjà, pourtant les résultats sont pour l’instant plus que modestes. Les deux fragments que j’ai obtenus aujourd’hui ont l’air d’une découverte importante seulement sur le fond de l’indigence générale des résultats, donc ne nous faisons pas d’illusions, ce ne sont que des miettes. – Kert a tourné l’écran pour ouvrir le fichier.

         «  Quand la tendresse à l’égard de Bo a atteint 9, la cécité est survenue, et ensuite – la vision stable de l’espace rempli de luminescence dorée, et juste devant moi, jusqu’à l’horizon, - la mer dense d’ambre avec l’eau lourde et visqueuse. L’eau avait l’air inhabituelle, elle ressemblait plutôt à du magma. La surface de la mer était mouvementée – toute en vagues et volutes douces et arrondies, avec cela les vagues bougeaient dans les sens différents, chacune dans son propre sens. Ce mouvement faisait penser à un mouvement du corps d’une amibe ou méduse. En même temps il y avait la clarté que c’était justement la mer. Dans le corps il y avait la perception du mouvement des vagues sur la surface de la mer – je ressentais dans mon corps ( ?) les vagues partir dans les sens différents. Il y avait la perception de l’unité avec la mer -  la perception d’un corps unique pour deux, et en même temps la clarté du fait que nous étions deux êtres différents.

         La conscience a apparu comme quoi l’être devant moi était vivant, et qu’il me « regardait » avec toute sa surface. Le désir 10 de le regarder sans en détacher les yeux a apparu. Je dirigeais mon regard d’une vague à une autre, en me concentrant sur chaque détail particulier. Avec cela, l’extase sur le point intolérable dans de différentes partie du corps a apparu, - dépendant de la vague que je regardais, l’extase venait dans la poitrine, la gorge, les pattes, la chatte, le visage, etc. La sensation de gonflement insupportable dans la poitrine et les pensées que j’allais exploser de plaisir.

        Ensuite il est venu le désir de caresser la surface de la mer, comme le dos d’un chien. Et, après avoir fixé ce désir, le plaisir doux et la chaleur ont apparu dans la paume de la main droite – comme celui qui apparait dans la chatte lors de l’attirance érotique intense.

         La récognition de cet être et l’union avec lui ont apparu. Le plaisir du fait que cet être existait. La perception de la tendresse envers moi dans l’endroit de la mer. L’image de la mer a duré trente secondes, mais il semblait que je la regardais pendant des heures. Ensuite ma vue est revenue et la perception ordinaire de la pièce est revenue avec lui. Après le retour j’ai remarqué que mon corps tremblait fortement et le visage était humide à cause des larmes. Avec ceci, il y avait le calme, la perception de l’inaltérabilité, la clarté et le fond stable de la tendresse sans objet.

         Je me suis tout de suite rappelée qu’un état pareil apparaissait en moi pour la troisième fois déjà. La première fois –quand j’ai éprouvé pour la première fois la tendresse extatique à l’égard de Bodh, après la première rencontre avec lui, à ce moment là il y avait la perception de l’espace de tous les côtés de cet endroit, tracé avec des lignes dorées tortueuses. La deuxième fois – quand j’ai éliminé la jalousie à l’égard de Bo et j’ai éprouvé de la tendresse extatique à son égard (il y avait la perception d’un espace doré où des condensés de la lumière d’ambre – des chasseurs – se déplaçaient rapidement). Là il y avait la perception du même espace, juste avec la mer. Je veux appeler la perception de cet espace le monde d’ambre.

        Les caractéristiques communes de ces états :

1.                      Ils apparaissent après l’élimination des émotions négatives (EN) intenses et la naissance de la tendresse extatique  (avec ceci la tendresse résonne avec l’image de Bo – justement après la tendresse à son égard ces perceptions apparaissent).

2.                      La perte de la perception ordinaire du monde (je ne perçois pas la pièce à ce moment là, ni les objets autour de moi, ni mon corps).

3.                      La netteté des images du monde d’ambre est de la même intensité que celle des images du monde ordinaire.

4.                      Le fond de reconnaissance de tout ce qui se trouve dans le monde d’ambre. Comme si j’y ai vécu toute ma vie, et ensuite j’ai été obligée de le quitter.

5.                      La capacité de percevoir des objets dans toutes les directions en même temps. Par exemple, je peux percevoir un certain son ou gout, en sachant qu’il se trouve loin de moi.

6.                      La perception spéciale de l’unité avec le monde d’ambre et avec tout ce qui s’y trouve. Je me perçois comme sa partie intégrale, et en même temps il y a la conscience de soi comme un être à part. Avec ceci, il y a la clarté que je peux changer selon mon envie – je peux fondre complètement pour faire partie de ce monde, ou au contraire – devenir être autonome, à part.

7.                      La certitude du fait que cela a eu lieu. Parfois, quand il y a des PI intenses, des pensées sceptiques apparaissent, comme quoi ce n’est pas possible, et que j’invente tout ça, mais là il y a la certitude ferme que cela a eu lieu. »

-  La paternité de ceci, ainsi que des fragments suivants, a été définie à l’aide de l’expertise sémantique. – Kert a desserré le poing de la main droite pour le serrer de nouveau, comme en essayant d’exprimer ce qu’il n’arrivait pas à formuler. – Bon, maintenant je veux montrer le deuxième morceau pour aller continuer à travailler.

« Je me suis souvenue que je souhaitais la mort à mes parents et proches. J’ai même imaginé qu’on m’annonçait la nouvelle tragique de la mort de tous mes « proches et bien aimés », j’éprouvais de fortes EN, et en même temps je me sentais soulagée. Soulagée  de savoir que personne d’entre eux ne m’embêterait plus jamais, que je n’aurais pas à aller à leurs anniversaires, que je ne serais pas obligée de faire les fêtes avec eux, que je ne devrais plus leur dire bonjour et sourire. Et bien sûr, tout de suite je me culpabilisais d’avoir de telles idées horribles. Je commençais à me dire à moi–même qu’ils étaient tous de braves gens, et qu’ils m’aimaient, et moi j’étais tout simplement fatiguée, etc.

En outre, j’ai compris pourquoi j’étais amie avec « ma meilleure amie » - elle m’enviait tout le temps, et ça flattait tellement mon sentiment de ma propre importance (SPI), que je ne faisais pas attention à quel point elle m’haïssait, qu’elle était jalouse, vindicative et rosse – je supprimais tout ça, car elle flattait mon SPI, cela suffisait. Et moi je lui procurais des impressions et des EN, et cela lui suffisait, on s’appelait « les meilleures amies pour toujours », en se haïssant et se méprisant mutuellement en sourdine, l’une ne souhaitant pas de bien a l’autre et vice versa. Et ma deuxième « meilleure amie » était une fille coincée, qui éprouvait presque constamment le sentiment de sa propre infériorité (SDPI), on lui versait tous,  à tour de rôle, nos vexations, désespoirs et promesses irréalisées. Elle s’en procurait ainsi de fortes impressions, elle se sentait importante, et toutes les trois, on était des « meilleures amies », « trois amis inséparables et fidèles ». Nous tâchions tellement de créer l’image de trois meilleures amies pour qu’on nous envie, que nous nous querellions en public, et après que tout l’établissement essayait de nous réconcilier, nous nous réconcilions avec des larmes et des pleurs.

En plus, je me suis souvenue que je n’ai jamais voulu changer les choses – ni l’école où j’allais, ni la crèche, ni le logement, ni même mes vêtements  - tout ça me paraissait dépourvu de sens, ne valant rien, donc à chaque fois que je devais déménager, je devenais hystérique. 

Je me rappelle qu’à partir de 4-5 ans déjà je haïssais mes parents et je souhaitais ma mort à moi ou la leur.

Bodh, tu as raison – tout le monde se hait, souhaite s’entretuer, mais est prêt à faire tout le possible et l’impossible pour le cacher même d’eux-mêmes, pour que jamais personne n’apprenne leur haine et le désir de mort.

Chaque personne abrite un tueur, et pour le surmonter il faut d’abord le voir en soi, l’admettre, cesser de supprimer l’évident, et ensuite prendre la position sans compromis et nettoyer cette maladie dangereuse.

Maintenant, que je me suis souvenue, j’ai compris à quel point je faisais des rajouts à l’égard de moi-même et de mon entourage, j’ai compris à quel point le désir mécanique de mentir est fort, ainsi que le désir de l’oubli et du calme cadavérique. Cette compréhension importe énormément, j’ai compris à quel point longtemps et fort j’ai entretenu en moi le désir du calme cadavérique et de l’indifférence absolue. A quel point suis-je maintenant une imbécile stupide, contente de moi-même, espérant encore des choses – puisque je ne me rends pas compte à chaque instant de la vie de la force des mécontentements, j’espère que « j’aurai de la chance », je ne sais pas que, en remettant la pratique « à plus tard », à ce moment là les mécontentements prennent de la force, qu’ils n’attendront jamais pour prendre le dessus « plus tard », ils renforcent à l’instant même où j’ai l’idée de remettre leur élimination « à plus tard ». Comment puis-je penser qu’un seul éclat d’EN non éliminé – ce n’est rien, le suivant sera éliminée ? Premièrement, chaque fois suivante sera plus difficile, en outre, - et si la prochaine fois je n’ai tout simplement plus de désir joyeux d’éliminer les EN, et tout finira sur « ce pauvre éclat » ?

Combien de pratiquants ont déjà baissé les bras ! Ils ont devenus réfugiés… un choix misérable. Certains d’entre eux se battaient ardemment, sincèrement au début, mais ils ont cédé.  Pourquoi cela ne me fait pas peur, pourquoi je ne veux pas me rendre compte du fait que les mécontentements ne cèdent pas facilement, que la résistance constante, forte et joyeuse est nécessaire pour arriver à des PI extatiques ?

La clarté apparue résonne très fort avec la détermination et la frénésie. Je sais maintenant que rien d’autre, à part mes efforts, ne me sauvera, que ce que je fais  -c’est tout ce que j’ai contre les mécontentements, et au moment où j’arrête de le faire, il ne me reste aucun mur de protection, ni découvertes, ni assurances, ni pratiquants, ni autres inventions, avec lesquelles j’essaie de me consoler ».

-  C’est presque tout. – Kert a fermé le fichier.

Les divers avaient l’air animé – certains se sont agrippés au bord de la table, d’autres se mordillaient machinalement les lèvres.

-   La grande vérification herméneutique a prouvé le niveau suffisant d’authenticité. La sémantique, la rythmique, bon… je n’y connais pas grand… en gros, le texte est accepté en tant qu’un document de l’époque, ce qui est naturel, quand tu travailles, c’est clair sans vérification, car la différenciation n’est pas une machine à taper, on ne peut pas y taper ce qu’on veut…

-  Kert, la vérification herméneutique doit avoir lieu, tu comprends que tu ne peux pas démontrer ta clarté, comme une pomme dans la main, et une certaine évaluation indépendante doit avoir lieu jusqu’au moment où la Terre soit habitée par les gens qui éprouvent les PI sans répit, et cela n’arrivera pas bientôt, au train dont vont les choses… - Brice a bougé en faisant du bruit, il a glissé de la chaise pour s’allonger, le ventre sur l’herbe.

- Oui, d’accord, en effet, peu importe, une demi-heure de plus de change rien. – Kert a levé la tête comme pour essayer d’entrevoir quelque chose au dessus du sommet. – Ce qui est intéressant en plus, c’est que le texte, comme vous avez remarqué, est dynamique, c’est donc clair que c’est de la sincérité, de la détermination, et notre appareil herméneutique croit que le fragment appartient à Yarka – celle qui, étant parmi les premiers dragonneaux, a fondé le système d’éducation de commandos. Norton et ses gars sont alors ravis. Chok et ses gars ont aussi envoyé des avis enthousiasmés. Ceux qui font parti du Conseil ont approuvé aussi… C’est intéressant… bien sûr… on va y travailler…

-  Ca veut dire quoi «  les réfugiés » ? – Tora a demandé. – Je me souviens qu’un tel terme s’employait auparavant, mais maintenant on ne l’utilise pas, et je ne sais pas exactement, par exemple, quelle est la différence entre un réfugié et « un sympathisant de la pratique ».

- Ce n’est pas compliqué. J’ai observé de telles personnes lors de mes plongées. Les termes sont assez flous, évidemment, c’est pourquoi nous ne les utilisons pas aujourd’hui, mais à l’époque où le nombre des pratiquants se calculait par des centaines, il n’y avait pas de nécessité de différencier plus précisément, il y aura donc une certaine partie venant de moi dans ma liste, ainsi que des répétitions, etc. Alors, -Kert a mis sa main devant soi et s’est mis à plier ses doigts.

1. la caractéristique d’un réfugié est une grande envie de contentement, il arrive, d’ailleurs, à éprouver le contentement dans les situations où une personne ordinaire de cet époque aurait éprouvé de fortes émotions négatives – par exemple, on dit à un réfugié qu’il est insincère à 10, qu’il a l’intelligence d’un enfant de 5 ans, et lui, au lieu de se rendre compte que c’est vrai, pense que la personne exagère certainement, il est content qu’il attire attention, qu’il n’est apparemment pas sans intérêt/sans espoir et d’autres consolations. Un réfugié s’habitue à être content au lieu d‘avoir des émotions négatives, en le faisant à l’aide des rajouts et des suppressions.

2. Lorsqu’on lui montre les mécontentements, il a des réactions habituelles suivantes :

*) il passe la question sous silence, ne fait pas de commentaires

*) il peut être d’accord qu’il a manifesté du mécontentement, mais il ne le fait pas parce que la clarté vis-à-vis de ses perceptions a apparu ou le désir joyeux de le partager, mais à cause de l’inquiétude, la peur d’être considéré insincère, par le SPI  et l’envie de maintenir l’image de pratiquant.

*) il est sur la défensif, en faisant pourtant semblant ou disant que c’est intéressant pour lui de décortiquer une situation, qu’il souhaite qu’on lui pose des questions, mais au moment où les questions arrivent, ils essayent par tous les moyens de défendre ses mécontentements. A cause de son insincérité il peut même ne pas se rendre compte qu’il se fait des illusions, qu’il ne veut pas de clarté, ni de sincérité.

*) il essaye de comprendre ses mécontentements, mais de façon superficielle – après quelques questions, les démonstrations des mécontentements, il patauge dans l’apathie, flaccidité, insincérité, aliénation.

3. Il a des points sensibles préférés, dont il ne veut pas parler, et si on lui pose des questions pourquoi il ne les examine pas, il peut commencer à répondre par préoccupation ou envie de sincérité, mais il ne donne pas de réponse sincère, puisque l’envie de passer ses mécontentements sous silence est plus forte que celle de les examiner. Les réponses suivantes sont caractéristiques : « je ne sais pas quoi dire », « je n’ai pas de désir joyeux d’examiner ça », « pas assez de sincérité », je me rends compte que c’est mon point sensible mais pour l’instant je ne veux pas l’examiner, il y a plein d’autres mécontentements », etc.  Le changement de sujet « en douce » est caractéristique aussi. Le réfugié choisit de croire que les changements se passent progressivement, en disant pas tout et tout de suite. Il souhaite se faire des illusions qu’il change progressivement, et qu’il applique des efforts, quoi que faibles, tout n’est donc pas si mal, et ça améliorera dans l’avenir.

4. Il fait des efforts extrêmement faibles dans sa lutte avec les émotions négatives. La lutte avec elles n’est pas prise comme un combat, comme quelque chose qu’il faut faire à tout prix. Pour lui l’élimination des EN est un moyen de soulager un peu la vie, de décorer les murs de sa prison, et pas les casser. Il n’y a pas de fortes EN - c’est très bien, et s’il y a un état gris clair, le quotidien – c’est pas si mal finalement. L’intensité des EN s’affaiblit, mais l’élimination n’a pas lieu.

5. Pas d’intransigeance envers les mécontentements. Il ne se rend pas compte que les EN de faible intensité n’est pas l’absence d’EN, ce n’est qu’un moisissement plus lent, moins douloureux, mais ce n’est pas L’ABSENCE de moisissement.

Puisqu’il n’y a pas d’intransigeance, pas d’envie d’attaques non plus. Même si une fois par an le réfugié essaye d’attaquer certaines EN, cela se fait de façon flasque et rapide, il ne reste que le contentement  du fait que « j’ai fait l’attaque quand même… », et ensuite la vie de faible intensité continue, accompagnée de l’espoir des changements. De telles questions comme « où est mon analyse de l’attaque », « pourquoi il n’y a pas de résultat, ou pourquoi il n’est pas comme prévu », ou bien « quoi faire après, qu’est-ce qui a changé, pourquoi il n’y a pas d’envie de continuer à me battre » ne l’intéressent pas.

6. Puisqu’il y a l’envie forte de contentement, la flaccidité est une des perceptions dominantes. A cause de la flaccidité et le contentement, la quantité des désirs joyeux et leur intensité diminuent rapidement. Les conséquences de tout ça sont la vieillesse, l’ennui, la déception, l’apathie de fond et la stupidité.

7. L’envie des impressions quelconques est très forte. Les émotions positives attirent beaucoup, il cherche à se droguer avec, tel un junkee. Il obtient des impressions des conversations et du passetemps avec d’autres réfugiés, il fonde des relations familiales, il patauge dans une forte amicalité. Les conséquences d’une envie aussi forte d’EP – la croissance de la stupidité, la création des situations dangereuses pour soi et les autres (avec les EP fortes  il apparait  la folie, il arrive des tas de marasmes quotidiens).

8. Il s’exprime avec les paroles et les termes de la PDVD, ne connaissant pas souvent le sens exact des termes – cela maintient le sentiment de sa propre importance, l’appartenance à « une caste » des gens à part.

9. Il peut participer activement à la correspondance/ la discussion sur un sujet quelconque, mais la motivation est soit un faible désir de sincérité, de clarté et de sympathie, soit la préoccupation, l’envie de faire impression, l’attitude négative à l’égard des mécontentements, l’envie de se contenter du fait que quelqu’un s’avère plus mécontent, que lui, par rajout comme quoi de tels examens changeront les choses. Il arrive plus souvent que son « dynamisme » est motivé par des mécontentements et pas par la sympathie et l’envie de clarté.

10. Ses rapports consistent en grande partie des descriptions, réflexions, jolis mots, des descriptions n’ayant rien à voir, mais pas de « l’info sèche » de ce qu’il a été fait et les résultats obtenus. Le réfugié décrit sa vie da façon pittoresque, fût-ce la description de la pitié à l’égard de soi-même, la querelle avec le voisin, ou une expérimentation quelconque. Puisque si on fait un long rapport, il apparait le contentement du fait que tout n’est pas si mal, ma vie n’est pas si merdique que ça – voila, je fais la pratique. Le réfugié ne veut pas se rendre compte, que ni des belles paroles, ni le polissage des concepts ne changent la force, ni la quantité des mécontentements.

10. Le réfugié culpabilise de ne pas envoyer de rapports, ou bien s’il croit qu’ils ne sont pas assez impressionnants – cela menace son contentement, son amicalité, la peur de solitude et d’isolation vis-à-vis de la communauté apparait.

11. Le réfugié a besoin de discussions sans fin, de conseils innombrables – beaucoup de conseils, chaque jour si possible. Il manque toujours de quelque chose – soit de facteurs illuminés, soit de conditions, ou de clarté,  d’information – il y a toujours quelque chose qui justifie son impuissance.

12. Le désir intense des illusions – « se piquer et s’oublier ».

13. Il y a l’envie de vivre, de communiquer avec d’autres réfugiés – à conditions que personne ne fait chier avec les questionnements sur les perceptions, les motivations, etc. Lorsque de tells questionnements arrivent – l’ambiance devient tout de suite insupportable pour le réfugié, l’aliénation mutuelle apparait.

14. Les changements en lui arrivent TRES lentement, et les changements irréversibles n’arrivent pas du tout.

15. La flagellation fait partie des états préférés du réfugié. Lorsqu’on se flagelle, on a l’impression d’être sincère, de faire la pratique.

16. De temps en temps les efforts de changer certaines habitudes, d’éliminer et/ou supprimer les EN sont accomplis, il mène des recherches, des expériences, mais cela se fait de façon flasque, sans précipitation, comme s’il y avait beaucoup de temps devant.  Toutes ces actions ressemblent à des travaux de finition, à la décoration de sa prison puante et sale. Les super efforts ne sont jamais faits.

17. Parfois il éprouve des perceptions illuminées, et par la croyance au fait que les PI sont des perceptions agréables et les EN sont désagréables, et à cause des efforts, quoi que faibles, la fraction de clarté et de PI augmente en lui progressivement, très progressivement.     

        -  En gros, c’est comme ça, - Kert a redressé les épaules et s’est étiré.

         -  Bien. Concernant les fragments – tu as dit « presque tout » ? – Brice a demandé avec impatience.

         -   Il y a encore un fragment, mais la paternité est encore indéterminée, et il est très fragmenté…

         -  Vas-y, sois pas chiche.

         -  D’accord, voila encore 2 morceaux :

         « Eté, le voyage interminable. Pourquoi cela résonne-t-il avec l’image de désert où il n’y a rien ? Pourquoi je n’arrive pas à appeler tout ça « la réalité » ; et en même temps il est clair qu’il n’y a rien de plus réel et désirable ?

          Le monstre solitaire de la mer, qui sort dans la tempête pour regarder le phare scintillant au bord, le cri de mollah dans le ciel bleu d’Egypte, le moment d’aveuglement à cause du soleil coupant le visage de derrière la colonne en pierre blanche du minaret.

        Bizarrement, cela parait les morceaux du puzzle bien connu, que je peux rassembler seulement quand rien d’autre ne m’intéresse, à part ses morceaux ; ensuite il arrive l’anticipation de l’accord de l’inconnu, une nouvelle combinaison du puzzle, et puis la pensée, vite éliminée par les sceptiques – qu’est-ce qui est là bas – au-delà des limites ? C’est pour ça peut-être que l’image du désert résonne ainsi avec un voyage sans fin – le désert – c’est un rappel de l’existence de quelque chose qui attire dans cet espace inconnu.

         J’aime tellement ces états – on est au bout du monde, dans le désert de Pérou  -il n’y a rien autour, excepté des dunes monotones sablonneuses. Voila, c’est là que ça va arriver. Encore un petit effort inconnu auparavant, et le voile se déchirera, l’air éclatera avec le craquement de papier journal jaune et je te verrai ».

        « Aujourd’hui ça fait cinq jours depuis que j’ai décidé d’obtenir le fond ininterrompu d’anticipation. Hier, j’ai été confrontée à une force puissante et indestructible, la force qui amène l’individu à grandir d’abord, puis à murir, vieillir, et finalement, mourir. Les deux premières journées c’était facile de faire naitre l’anticipation, tout obéissait à une force unique, l’attention revenait facilement des distractions chaotiques, le fond d’anticipation était stable, l’intensité 3-4, avec des éclats de fond jusqu’à 6. Le troisième jour les efforts étaient épars, le fond n’était pas stable, mais le fait était que je ne me battais pas pour chaque instant de ce fond. Hier, pour la première fois j’ai ressenti la force de l’inertie de retour dans l’état habituel, dans le courant. De nombreux efforts ne menaient pas à des résultats, c.-à-d. que le fond d’anticipation n’apparaissait pas. Les PI ne pouvaient pas apparaitre au bout des efforts 8-9. Je distinguais clairement l’état dans lequel je me trouvais – la grisaille, l’ennui, le quotidien, le désespoir, l’apathie et la pitié de moi-même, le contentement. La surprise – est-ce que je me trouve TOUT LE TEMPS dans un tel état, sans le distinguer et en pensant d’éprouver la joie, les désirs joyeux, comment peuvent-ils se frayer le chemin à travers tout ça. Le fond d’anticipation apparaissait avec l’intensité 1-2, les éclats de fond jusqu’à 4. Le soir j’étais sûre de pouvoir surmonter cette force et arriver à de l’anticipation constante, mais peut-être que je n’ai pas été encore confrontée à toute la puissance de cette force. La nuit, j’ai rêvé que j’avais des EN de telle intensité que je n’avais pas eu depuis longtemps, probablement depuis 4-5 ans. C’était l’indignation + l’irritation. Le matin je me suis réveillée dans la grisaille 100, tout de suite je me suis mise à faire les efforts pour l’éliminer et avoir de l’anticipation, et je n’y arrivais pas. Le désespoir 10 a apparu, du fait que je n’arrivais pas à éliminer cette grisaille. Et presque tout de suite il est arrivé l’éclat d’anticipation 7 et le fond d’anticipation 4, un peu plus tard de nouveau les efforts n’aboutissaient pas. Pas de fond d’anticipation, malgré l’intensité 6-7 des efforts. Bo a proposé d’essayer de faire naitre une autre PI, plus facile pour moi à faire naitre à ce moment là, probablement des résultats intéressants apparaitraient. J’ai commencé à faire naitre la sensation de beauté. Le fond de la sensation de beauté 2-3. Une heure de ces efforts, je suis revenue aux efforts de l’anticipation et le fond d’anticipation 4 a apparu. Pendant la journée j’ai alterné plusieurs fois les efforts du fond d’anticipation et de la sensation de beauté. Maintenant, quand je le décris, il apparait la joie du combat, la persévérance, la détermination de continuer à essayer d’atteindre le fond d’anticipation ininterrompu. »

-   Je voudrais relire les notes de cette personne…

         - On se sépare maintenant. Tora – je veux commencer à te mettre au courant de notre affaire, aujourd’hui on va commencer les premières plongées. – Mingues s’est levé pour dégourdir les épaules. – On verra la théorie en même temps que la pratique, c’est plus claire et plus vite comme ça. Tu y arriveras, c’est pour ça que tu es là, pour y arriver. Tu dois y arriver, on t’aidera…

        -  Par qui on commence, Mingues, je veux juste aller peloter ce museau par lequel on commencera, dont les perceptions je commencerai à reprendre – je veux le peloter comme une gosse, frotter mes mains dessus, mes seins, lécher, sentir. – Tora a failli sursauter sur place, toute excitée.

         -  Lécher et sentir ? – Mingues a éclaté de rire, Archi a pouffé de rire, s’est approchée de Tora et l’a poussée tout à coup avec une telle force que cette dernière a dégringolé par terre.

          -  Vas-y, pelote, serre, lèche, si tu veux, - Archi a rigolé. –Elle est là, ton museau principal – juste devant toi.

          -  Quoi, l’herbe ? – Tora a fixé le petit brin d’herbe devant son nez.

          -  Non, pas l’herbe. C’est pas des buissons, ni des arbres, ni des nuages, et même pas les montagnes. – Mingues s’est accroupi à côté, a posé la paume de la main sur la terre et a dit avec une tendresse inattendue pour son apparence austère, - ton objet – la Grande Fille Tendre. La planète Terre.     

                                  

                                   

           

 

 

                     

                                 

 

 



<< en arrière en avant >>